Le Pavillon Fantôme

Dans l’aile du Pavillon Vendôme à Clichy, l’exposition de D. Smith « Entre (deux) fantômes ». Une exposition ouverte, « battant[e] comme des portes » (A. Breton, Nadja) jusqu’au 4 janvier 2015. Une exposition battante, aussi, lancée avec le festival Jerk off, avec son pavillon fantôme qui peut aussi prendre la forme de celui pris récemment à la caméra thermique lors de  l’Existrans 2014 à Barbès.

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Je ne parlerai pas des photographies, sur laquelle on revient parfois avec une exclusive troublante. Avec leur dimension iconique ces images sont dotées d’une nimbe froide comme faite du sacrifice lumineux d’un million de minuscules elfes venus du Nord éclatant discrètement pour donner cette lumière pâle de l’image. Rien de moins, car après tout, les elfes viennent d’une étymologie incertaine, álfr qui « peut exprimer une idée de « briller » ou de « blancheur » »(1) et ils peuvent bien, dans ce grand nord de l’esprit, venir donner un peu d’eux-mêmes. La coïncidence est trop merveilleuse et incertaine pour ne pas être saisie car c’est ce qui s’exprime : la lumière, la coïncidence d’un sujet et d’un instant, une saisie aérienne des corps qui s’évadent des cadres. Tout cela, la transition, la chrysalide, la rivière de pensée alimentée de bras tels que la philosophie, la peinture romantique, ou la poésie verlainienne, fascine et a été dit, et ce dans une globalité qui prend en son mouvement les différentes séries (Sub limis, Bodies that matters, Loon, Spree, etc.) qui se retrouvent dans l’exposition.

Maintenant trois incitations à aller voir l’exposition.

La première c’est la tentative pour penser au-delà de la description et de l’analogie ce que cet ensemble déjà rassemblé dans la monographie de Löyly invente ou suggère, ce qu’il nous souffle : presque un « être-au-fantôme » comme il y a un « être-au-monde » avec la monstration de l’introspectralisation du sujet – gros mot inventé pour la belle délicatesse, la fragilité parfois, qui se lit dans ce que capte le regard. Mais aussi des approches moins fascinées et plus inspirées, fantaisistes (comme mes petits álfes: car la connaissance est à ce risque de tenter des hypothèses sauvages. La rencontre des œuvres mêmes, IRL, peut susciter ce genre de pensées.

Ma deuxième incitation, c’est l’attention au détail. On parle souvent en effet dans la presse (et c’est normal) de ces photos en général, sans s’attacher à tel ou tel cliché extraordinaire. Cette exposition permet de se perdre ainsi dans une forêt nue d’arbres saisis de froid, cristallisés par l’hiver, rendus à la grisaille et à la noirceur lourde de la saison, silhouettes délicates où soudain sur un tronc un graffiti « Fuck » peint en blanc vient faire un sourire discret, un note punk dans une scène romantique, un léger sourire, oui, un décalage qui vient parfois déséquilibrer la scène (cela me fait penser à une autre photo berlinoise, non présente dans l’exposition, présentant d’immenses dinosaures en résine je suppose, jeux démesurés, renversés et à l’abandon). Ou tel portrait qui donne à voir un visage de Pierrot sans égal, avec ses cheveux noirs lissés en deux comme un enfant sage, son regard bleu délavé, ses traits d’une belle neutralité, un visage d’attente tendu dans un vide accepté, serein, qui occupe l’espace de l’image. Il y a beaucoup à voir et à aimer dans cette exposition.

Enfin – et j’aurais pu commencer par cet aspect – ce qui frappe ce sont moins les photos – qui commencent à être connues – que les installations et vidéos, qui gagnent, elles, à être davantage connues et qui sont présentées au pavillon Vendôme.

Malgré les « portes battantes » qui y donnent accès pour le visiteur (lequel pénètre comme par effraction), l’installation « C19H28O2 (Agnès) » nous introduit dans une expérience étrange. Dans le noir, des écrans laissent apparaître successivement des morceaux d’histoire, de versions de la transformation de l’identité sexuelle. Autant d’énigmes parfois, et d’images du corps qui se métamorphose, allant presque du fantastique, Gregor Samsa se débattant dans le liquide performatif laiteux, jusqu’au simple maquillage enfantin, préambule aux changements plus radicaux de l’absorption de l’hormone de synthèse, la fameuse molécule C19H28O2  (puisque l’œuvre part notamment du récit d’ « Agnès » ayant pris, adolescente, les pilules aux œstrogènes de sa mère qui lui ont donné un corps de femme). C’est un ensemble surprenant qui saisit par le caractère onirique, lynchéen de ces petits bouts de films se déroulant autour de la sculpture représentant le schème des atomes C19H28O2, scènes d’espace intérieur, de théâtre mental, baigné par une musique envoûtante qui participe à l’ensemble du succès du dispositif.

Deux autres installations fragmentées sont aussi à découvrir au Pavillon Fantôme. La Septième promenade est une vidéo qui nous emmène, après les Rêveries du promeneur solitaire, sur un chemin enneigé, dans les pas de la relation à distance de Franz Kafka et Milena Jensenská (c’est injuste de dire Kafka et Milena, un nom et juste un prénom, comme Breton et Nadja, encore que là, le prénom soit inventé et oraculaire). Et pour terminer, l’installation qui ouvre en fait l’exposition : des bribes de Spectrographies, projet filmique merveilleux sur lequel j’ai eu la chance de travailler. Regarder ces silhouettes filmées en noir et blanc à la caméra thermique danser jusqu’au vertige, pour peu qu’on y passe le temps nécessaire pour s’y absorber (ce qui est toujours délicat lors d’une exposition où mille et une choses nous dérangent), a une véritable charge pulsionnelle. La puissance magnétique de ces vidéos, celle des danseurs, celle des amants/amantes (on ne sait) résonne avec la caméra thermique, qui nous plonge dans de nouvelles configurations de l’image.

Ainsi donc, pour ceux qui hésiteraient, je vous conseille d’entrer (c’est libre) au Pavillon Vendôme, découvrir cette exposition de Dorothée Smith, une artiste décidément pleine de talent.

(1) Régis Boyer, Héros et dieux du Nord : guide iconographique, Flammarion, 1997, p.12

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