Dorothée Smith – Löyly

Summa gratia artis

A l’occasion de la parution de Löyly de Dorothée Smith aux Éditions Filigranes.

LOYLY – Dorothée Smith from Filigranes Editions on Vimeo.

Situation 1 : Dorothée Smith et l’Hyperborée

« — Regardons-nous en face. Nous sommes des hyperboréens, — nous savons suffisamment combien nous vivons à l’écart. « Ni par terre, ni par mer, tu ne trouveras le chemin qui mène chez les hyperboréens » : Pindare l’a déjà dit de nous. Par delà le Nord, les glaces et la mort — notre vie, notre bonheur… »
Friedrich Nietzsche, L’Antéchrist

D’abord il y a l’apparence. Corps, identité, cellule, spectre, natures, image. Puis il y a l’apparence. Enfin il y a l’apparence. Corps, identité, cellule, spectre, natures, image.

L’apparence des photos de Dorothée Smith et celle de sa rumeur de Septentrion, c’est sûrement celles des identités suspendues, suspendues affirmativement, ici bas, par-delà bien et mal, par-delà les préjugés, les stéréotypes de genres, les violences et les vengeances, en force et en faiblesse dans une Hyperborée permanente, s’insinuant non seulement dans les paysages de froid, dans les portraits fenêtres ouvertes sur la mélancolie, mais se glissant aussi dans les autres images, les regards, les sourires. Là se donne un moment privilégié en compagnie de solitudes privilégiées et non dans une sorte de stase (d’extase) qui conduirait à la sanctification du modèle ni d’ailleurs dans une bulle laiteuse, version moderne de la tour d’ivoire.

Non, ces paysages, ces portraits magnétiques, hantés par le froid des pôles, sont plutôt comme suspendus dans ce point de vacillement qui dédit les dualismes et qui affirme seulement l’image, le sujet et l’identité hybride qu’il habite. Là se dit un suspens qui épuise les forces et la douceur : on est là dans un état indéterminé, dont le charme et la tension due à cette incertitude a – le plus mystérieusement du monde – une qualité inactuelle, de tristesse et d’affirmation, et par-dessus tout à mes yeux, d’acquiescement au monde des apparences, tel qu’il est, infiniment image – et voilà balayés la crispation, les contrastes et les oppositions stériles.

Passe le frisson du Septentrion.

« Par delà le Nord, les glaces et la mort — notre vie, notre bonheur… »

Telle est l’analyse qui me vient grâce à cet exergue de Nietzsche et l’invitation à son Hyperborée glaciale, avec tout le pathos que cela suggère, pathos dans la pensée et audace du Surhomme. A quel point cette interprétation est une lecture active de cette œuvre ? Il est vraisemblable que l’artiste n’a pas réfléchi son œuvre en fonction de cette invite nietzschéenne – l’accepterait-il ? peut-être, et quand bien même – je la trouve suffisamment forte, étincelante comme un cristal de neige pour m’aider à cerner ce qui me happe dans la démarche de ce photographe : la marche vers le froid revivifiant, vital et triste du Grand Nord, sous le vent qui dénude, dans le romantisme contrarié (mais tellement beau), dans l’affirmation aussi sans réserve du Soi, du corps – multiplicité vivante – du devenir, voire, au risque d’une sur-interprétation irrésistible du dépassement qui demande quelque part de puiser dans des ressources insoupçonnées, pour aller de l’homme vers la femme ou de la femme vers l’homme parfois.

Comme elle est loin la « Tempête » de Giorgione où la clarté coexiste avec l’orage lointain qui approche comme un agglomérat de spectres profonds comme la nuit.

Dans ces images, donc de Dorothée Smith, l’exégète doit parler avec douceur et discrétion, mais aussi avec la douceur du techno-agneau qui peut cependant dévorer les loups, si l’on en croit la précieuse fable contemporaine. Tout est dans l’apparence : dans le masque, rien n’est caché. C’est ce que j’aime aussi chez cet artiste, ce masque collé à la peau, car :

Tout ce qui est profond aime le masque. Tout ce qui est profond a besoin d’un masque, je dirais plus : un masque se forme sans cesse autour d’un esprit profond. »

Friedrich Nietzsche, Par delà Bien et Mal, §40

Pas de mascarade, ou que ça : des masques à nu, nos masques de chairs.

Levinas le remarquait dès 1935 dans son essai « De l’évasion » : « Tout ce qui est sans vêtement n’est pas nu. (…) La nudité est le besoin d’excuser son existence. La honte est en fin de compte une existence qui se cherche des excuses. » A cet égard combien marquants sont les corps vallonnés, jamais nus, honteux ou agressifs, corps dont les seins ou les cicatrices, les regards directs ou fuyants nous présentent finalement non des corps nus mais des visages, au sens de Levinas, figures émouvantes de l’autre en tant qu’autre, qui s’affirment, qui se maintient à l’image comme corps émouvants, « corps qui importent » comme le dit Judith Butler.

Cette ouverture dans les visages nous amène – de ces photographies qui demeurent une affirmation esthétique, politique interrogeant de la matrice contemporaine de production des corps et des identités sexuelles – à une dimension éthique qui se joue en mineur (avec la tristesse de ce mode, mais aussi sa résistance aux normes). En mineur, car rien n’est plus injuste que d’effacer une question par un faux « dépassement » vers la sphère éthique : ce qui frappe ici c’est la conjonction rare de ces deux motifs, celui de l’identité sexuelle, en majeur et, non pas « au-delà », mais « ici même », à même les corps, une dimension éthique. Je dis éthique en entendant très simplement rapport à l’autre en tant qu’autre, dans sa différence, entendant aussi la proximité qui m’a toujours étonnée avec « le rapport du troisième genre », que Blanchot définit pour situer la pensée éthique de Levinas dans un article du même nom (dans L’entretien infini).

Situation 2 : Dorothée Smith vue par Maurice Blanchot

Il n’y a pourtant pas de photographie philosophique, pas plus que de littérature philosophique : cela ne sert à rien à la critique de forger de telles chimères classificatoires.

Mais il y a un compagnonnage de route avec la philosophie, une proximité faite de distance, d’amitié stellaire, amour du plus lointain comme disait Nietzsche, communauté inavouable, que Blanchot a nommé à la fin de sa vie dans un article consacré à son ami de toujours, Emmanuel Levinas, article intitulé « Notre compagne clandestine » (1980) :

« Philosophes, nous le sommes tous, honteusement, glorieusement, par abus, par défaut et surtout en soumettant le philosophique (terme choisi pour éviter l’emphase de la philosophie) à une mise en question si radicale qu’il faut toute la philosophie pour la soutenir. »

C’est à cet égard que Dorothée Smith travaille avec cette compagne discrète, en s’y soumettant, en l’inquiétant par les questions qu’elle pose par l’art. Les grandes figures de Foucault à Derrida, de Rousseau à Butler en passant par Merleau-Ponty, et plus récemment de Stiegler, Malabout, Preciado, ne sont pas tant des références qu’un matériau interrogé discrètement au fil de son travail photographique. Et les réponses qu’offre l’œuvre d’art ne sont pas l’exemplification de telle ou telle pensée. « Une réponse juste, écrivait Blanchot à un autre endroit, s’enracine dans sa question. Elle vit de la question. Le sens commun croit qu’elle la supprime. Dans les périodes dites heureuses, en effet, seules les réponses semblent vivantes. (…) La réponse authentique est toujours vie de la question. Elle peut se refermer sur celle-ci, mais pour la préserver en la gardant ouverte. » (L’espace littéraire, « L’avenir et la question de l’art). C’est bien l’interrogation ouverte sur l’identité, le corps, ses transformations que maintient D. Smith, loin d’une simple réponse, le suspens de la réponse est la forme qu’adopte souvent ces photographies.

Qu’est-ce qui mute en nous ?
Être pluriel, est-ce possible ?
L’oubli de soi, la tendresse par-delà.

Cette proximité d’un autre lointain avec la parenté philosophique ouvre l’image à une autre compréhension qui, lorsque l’on s’y penche, se révèle sur fond de silence puisque l’artiste lui-même évite toute glose surplombante. Sûrement qu’à cet égard la situation de Dorothée Smith hérite de l’hésitation entre l’effacement de l’autorité de l’auteur et l’exigence d’engagement et de responsabilité de l’intellectuel, tel que les générations après Foucault, Deleuze maintiennent comme double bind, double exigence contradictoire à garder ensemble, sans dépassement (ouverture d’une figure neutre dirait Blanchot).

A mes yeux jamais la déconstruction n’a jamais eu plus belle image qu’avec ces photographies. Pas l’image de la ruine, du démembrement, de l’obscur et de la violence qui lui est d’ordinaire attachée plus ou moins directement, mais au contraire, ici se dévoile une déconstruction faite de lumière, de douceur, de nuance où se dissolvent les dualismes qui déchirent le monde : opposition de la présence et l’absence, du vivant et de l’inanimé, de la tristesse et de la joie, du masculin et du féminin, de l’écrit et de l’image, du silence et d’une parole forte. Tout cela est affirmé dans le retrait même de toute affirmation, de toute revendication.  C’est l’art magique de la discrétion dont parle Pierre Zaoui, art de disparaître cher à Blanchot, Woolf ou Deleuze, et la « fadeur » sinisée de François Jullien : « en nous conduisant à la limite du sensible, là où celui-ci s’efface et se résorbe, la fadeur nous fait toucher un « au-delà ». Mais ce dépassement ne débouche pas sur un autre monde, à statut métaphysique, coupé de la sensation. Il déploie seulement celui-ci (le seul) – mais décanté de son opacité, redevenu virtuel, rendu disponible – sans fin – à la jouissance. »

Cet aspect – tout est affirmé dans le retrait de toute affirmation, dans la présentation de l’absence dans son mouvement même de disparition – ne peut que me rappeler ce mouvement fantomatique que Blanchot attribue à l’art, qui creuse une absence de temps que l’on retrouve dans les photographies de Dorothée Smith :

« Le temps de l’absence de temps n’est pas dialectique. En lui, ce qui apparaît, c’est le fait que rien n’apparaît, l’être qui est au fond de l’absence d’être, qui est quand il n’y a rien, qui n’est déjà plus quand il y a quelque chose : comme s’il n’y avait des êtres que par la perte de l’être, quand l’être manque. Le renversement qui, dans l’absence de temps, nous renvoie constamment à la présence de l’absence, mais à cette présence comme absence, à l’absence comme absence, à l’absence comme affirmation d’elle-même, affirmation où rien ne s’affirme, où rien ne cesse de s’affirmer, dans le harcèlement de l’indéfini, ce mouvement n’est pas dialectique. Les contradictions ne s’y excluent pas, ne s’y concilient pas ; seul, le temps pour lequel la négation devient notre pouvoir, peut être « unité des incompatibles ». Dans l’absence de temps, ce qui est nouveau ne renouvelle rien ; ce qui est présent est inactuel ; ce qui est présent ne présente rien, se représente, appartient d’ores et déjà et de tout temps au retour. Cela n’est pas mais revient, vient comme déjà et toujours passé, de sorte que je ne le connais pas mais le reconnais, et cette reconnaissance ruine en moi le pouvoir de connaître, le droit de saisir, de l’insaisissable fait aussi l’indessaisissable, l’inaccessible que je ne puis cesser d’atteindre, ce que je ne puis prendre, mais seulement reprendre, – et jamais lâcher. » (L’espace littéraire, « La fascination de l’absence de temps »)

Cette mouvement que repère Blanchot, le creusement de l’absence de temps, l’affirmation des « contradictions qui ne s’y concilient pas », ce neutre qui est ni l’un ni l’autre (ne-uter), ouverture irrésolue, qui est mouvement perpétuel de revenant (absence qui se manifeste comme présence), ce mouvement éclaire à mes yeux une des profondeurs possibles de l’œuvre de Dorothée Smith. Et surtout :

Qu’est-ce qui mute en nous ?
Être pluriel, est-ce possible ?
L’oubli de soi, la tendresse par-delà.

Bien sûr ce n’est que ma lecture de l’œuvre, indépendant de son discours propre, au regard de mon seul attachement à la pensée de Blanchot, mais je crois que cette lecture « fonctionne » pour produire des idées, et c’est à mes yeux suffisant.
Par ailleurs, le texte central de Dominique Bacqué au cœur de Löyly, dessine amplement le reste des enjeux, des lignes de forces et des lignes du travail de Dorothée Smith pour m’éviter d’y revenir. C’est dit et puissamment dit.

Ne serait-ce que pour tout ce que ces images ont de pouvoir évocateurs, ce livre-synthèse d’un-e tout-e jeune photographe sur le devant de la scène photographique française est mémorable. Ainsi elle s’évade de toute théorie tout en leur gardant une certaine fidélité, les quittant pour mieux les interroger, pour atteindre non pas quelque dimension universelle, mais plutôt toucher l’expérience personnelle de ses sujets, de leurs vies, de leurs métamorphose. En cela elle propose un travail inédit sur le genre, à la confluence d’influences artistiques, poétiques, philosophiques que Dominique Baqué signale d’ailleurs très bien dans son texte inclus au sein du recueil de Löyly. Et il faut aussi ici remercier les éditions Filigranes du beau travail de mise en page et le rendu des photos qui font de l’ensemble un beau livre d’art.

Que les images s’évadent et voguent dans les mers de l’imaginaire, c’est ce qu’on leur souhaite. Ce vent froid a un véritable charme, mélancolique peut-être, mais pourtant pas languissant, une mélancolie qui comme le Septentrion qui souffle depuis la Grande Ourse, recèle aussi une fraîcheur vivifiante. Nous voguons loin des repères, des normes, nous apprécions ces corps, ces vacances : oui, pas de chrysalide androgynale rêvée, pas de tour d’ivoire privée des luttes et des exclusions bien réelles, mais plutôt une chambre d’écho spectrale où tout cela s’inscrit en creux.

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