« La tentation de Saint-Antoine » – Flaubert

ANTOINE, délirant

Ô bonheur ! ô bonheur ! j’ai vu naître la vie, j’ai vu le mouvement commencer. Le sang de mes veines bat si fort qu’il va les rompre. J’ai envie de voler, de nager, d’aboyer, de beugler, de hurler. Je voudrais avoir des ailes, une carapace, une écorce, souffler de la fumée, porter une trompe, tordre mon corps, me diviser partout, être en tout, m’émaner avec les odeurs, me développer comme les plantes, couler comme l’eau, vibrer comme le son, briller comme la lumière, me blottir sur toutes les formes, pénétrer chaque atome, descendre jusqu’au fond de la matière – être la matière ! »

Ces dernières paroles de Saint Antoine à la fin de sa vision décrite par Flaubert est somptueuse, car elle accomplit tout le mouvement de l’ouvrage. A ce moment d’extase et d’agonie, Saint Antoine devient littéralement sa vision. Il se laisse emplir par tous les devenirs monstrueux, animaux, luxurieux, effroyables et scandaleux qui l’ont parcouru et qu’il combattait par sa foi et son rationnalisme. Cet abandon, loin à la fois de l’irrationnalisme et de la religion est confondant. Deleuzien aussi, bien sûr : dans toute la tentation, les Mille Plateaux tournent, se tangentent. Mais ici, Saint Antoine accepte cette hybridité et consent – apostasie merveilleuse au dogme chrétien – de se faire un corps sans organes plutôt qu’un « corps glorieux » : telle est l’ultime confession inattendue de l’œuvre.

Car tout au long de ses visions Saint Antoine est présent de manière passive : spectateur et commentateur comme le lecteur des tableaux qui suivent, égrainant les allégories et les figures mythologiques. Mais dans ce court monologue final, dans une solitude sans dieu ni diable, il se confie à lui-même le sens de la vision : il défait l’organicisme, oublie les rigueurs de Tertullien, accueille la diversité des devenirs les plus étranges qui l’ont parcouru. C’est si beau. Si beau. Si improbablement beau. Comme la gravure de Callot :

La Tentation de Saint Antoine d’après Jacques Callot

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