Lexique fantomatique (4) – Machines-fantômes

Machine-fantômes :

L’esprit n’est-il qu’une interface ?  Le corps n’est-il qu’une interface ? Les fantômes sont-ils les messagers tantôt d’amour, tantôt de discorde, et tantôt de pure communication entre eux deux ? Revoilà (les fantômes ne font que re-venir après tout…) la pensée du « fantôme dans la machine », c’est-a-dire la vieille pensée dualiste, séparant l’esprit et le corps. On pourrait croire, en apparence, qu’une telle vision n’est plus aussi répandue à une période où Dieu est re-mort à plusieurs reprises et où la sécularisation des esprits par le règne de la technique et de l’objet est consacrée. Oui, c’est sûrement se vanter un peu rapidement du désenchantement du monde et du recul du sacré. Hélas. Non, le nihilisme n’a pas terminé de nous effrayer.

Mais cette pensée du dualisme revient par ailleurs, encore, et dans le champ même du rationnel – mind-body problem et neurophilsophie n’y peuvent rien (Spinoza avait raison, on le sait, etc.) : l’appétit de fantôme est trop fort.

Car avec la cybernétique et  les machines de Turing – avec aussi la science-fiction qui a réfléchi ces possibilités –  on a vu surgir à travers la machine d’autres automatismes, d’autres inconsciences, d’autres fantasmes de « fantômes dans la machine ». Les interrogations de Ghost in the shell sont symptomatiques de ce glissement que l’on retrouve dans toute la réflexion d’une partie de la science-fiction et qui est un défi intellectuel : quel est ce ghost, résidu du corps et de la pensée ? Morceaux de codes aléatoires créant l’émergence d’une conscience individuelle dans des intelligences artificielles ? Dernier refuge d’une conscience individuelle pour ne pas se dissoudre à l’aube d’une nouvelle conception du sujet, mêlé de monde et de machine ? On retrouve au final l’éternel cercle vicieux de la réflexivité de la conscience qui cherche à se définir elle-même comme de l’extérieur, et n’arrivant qu’à approcher ce qui touche au tout autre de la pensée.

Nous n’avons donc que déplacé la métaphore hors de nous, dans les machines, en même temps que nous forgions l’idée de « corps-machines » parfois philosophiquement, sans connotation techniques (Deleuze, Hathaway), tantôt concrètement dans le domaine de la cybernétique, puis de l’intelligence artificielle et de la robotique.

Et l’on retrouve l’aporie philosophique du « fantôme dans la machine » : l’impossibilité de démontrer le lien entre l’esprit et le corps, que l’on peut lire maintenant dans le test de Turing  – ou le plus intelligent Voight-Kampff car c’est bien la question de l’indécidable empathie et du rapport à l’altérité radicale.

La reconnaissance du fantôme qu’est l’esprit dans les machines automates intelligentes à venir nous invitent à nous repencher sur le « fantôme dans la machine ». Il faut comprendre ce fantôme et l’intégrer dans ses complexes implications.

La formidable puissance de calcul et de puissance des ordinateurs – des calculateurs devrait-on dire – nous rendent directement visible l’invisible. En cela, le monde des machines, le langage des machines nous est aussi véritablement un monde de fantômes, copie du réel. Notre vie est parcouru de ces gestes qui intègrent le fantôme à nos vies : on effectue des sauvegardes « fantômes », des ghosts des données de son disque dur, on se crée sur les réseaux sociaux des banques de souvenirs et de données personnelles, on se crée des avatars virtuels, et à n’en pas douter ce devenir-cyborg se développera, et l’on devra apprendre à vivre avec nos fantômes.

© M/M (Paris) – Courtesy mmparis.com et Galerie Air de Paris
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