Lexique fantomatique (3) – Fétiche de la marchandise

Si la conjuration du fantôme est centrale dans nos sociétés, le renvoyant à une mentalité archaïque, primitive, superstitieuse, on peut constater que le mouvement même du spectral signe sa puissance de « faire retour » (son aspect d’éternel revenant) dans l’imaginaire, mais surtout dans son mouvement de déréalisation : le spectre a connu, avec l’essor des télécommunications, des médias, du cinéma, de la finance, un devenir on ne peut plus puissant.

L’obsolescence de l’homme d’Anders dessinait à la craie, dès 1956, les contours irradiés de ce nouvel état des choses. Mais encore une fois, c’est Spectres de Marx de Derrida, qui, à la tentation de « conjurer » le spectre de Marx (La fin de l’histoire de Fukuyama) montre combien ce faisant on promeut à nouveau du « spectral », le politique, le médiatique et l’intellectuel se retrouvant dans une « télé-techno-discursivité », relation de distance, d’autonomisation de la marchandise.

« Marx avait repéré la spectralité du monde qui allait devenir celui des télécommunications, des médias qui déterminent aujourd’hui l’espace public et qui sont irrémédiablement, irréductiblement spectraux. Ils ne sont ni vivants ni morts, ni présents ni absents, ils sont performatifs, ils transforment ce qu’ils interprètent. Ils déterminent la forme même dont nous héritons. Il ne peut y avoir de présence sans eux. La domination, l’hégémonie libérale passe par eux. » (http://www.idixa.net/Pixa/pagixa-0610311202.html)

Fétiche de la marchandise :

La société capitaliste de consommation construit un monde où le les choses ne sont accessibles que dans leur rapport monétisés remplaçant l’attention aux choses mêmes. Telle est la formule et l’analyse éclatante qui apparaît dans Das Kapital de Karl Marx : le capitalisme introduit ce nouveau culte du fétiche de la marchandise, la volatilisation de l’importance des choses mêmes et l’introduction d’un monde fantomatique où la spéculation, les valeurs, l’idéologie vienne accompagner ce funeste cortège spectral mené par le Fétiche (et ses féticheurs).

Il y a une profondeur de réflexion dans ce rapport marxisant – pourrait-on tenter – au fantôme via le « fétiche de la marchandise » que l’on peut repérer dans sa présence paradoxale dans nos sociétés occidentales. Car le fantôme y est principalement devenu un objet de masse, Dreams that Money Can Buy, pour reprendre le titre d’un film conceptuel de Hans Richter.

Car c’est bien à travers le filtre du cinéma et de son surnaturel d’apparence que se monnaie en films aux immenses budgets, aux succès populaires, le rapport le plus fréquent au « fantôme », ce qui est bien symptomatique de notre rapport fasciné au fantomatique, perçu dans le ronron de ces usines à rêves qui est la forme raffinée du fétiche.

L’expérience du fantomatique, elle, échappe majoritairement dans sa complexité, dans son rapport au monde mêlé – et ce, bien que le cinéma soit capable d’en déceler les rouages incroyables : ainsi du fantôme de Solaris de Tarkovski, à mes yeux une des figures les plus abouties. Ce qui se dit du rapport au monde à travers le fantôme a donc disparu et demeure encore sous l’image argentée du fantôme.

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