Ecrire c’est… (Maurice Blanchot)

Relisant encore L’espace littéraire je reste ébloui et en même temps critique et relève des tournures récurrentes, obsessives sur l’écriture, formules péremptoires qui comme toute définition appelle en nous des réserves : « Écrire c’est… » mais la définition n’épuise pas le fond insondable du « mystère dans les lettres » comme il l’écrivait à propos des Fleurs de Tarbes de Paulhan, ce livre sublime au sujet, encore, de la mécanique littéraire.

« Écrire est l’interminable, l’incessant. L’écrivain, dit-on, renonce à dire « Je ». Kafka remarque, avec surprise, avec un plaisir enchanté, qu’il est entré dans la littérature dès qu’il a pu substituer le « Il » au « Je » (p.21)

« Écrire, c’est se faire l’écho de ce qui ne peut cesser de parler, – et, à cause de cela, pour en devenir l’écho, je dois d’une certaine manière lui imposer silence. » (p.21)

«  Écrire, c’est briser le lien qui unit la parole à moi-même, briser le rapport qui, me faisant parler vers « toi », me donne parole dans l’entente que cette parole reçoit de toi, car elle t’interpelle, elle est l’interpellation qui commence en moi parce qu’elle finit en toi. Écrire, c’est rompre ce lien »

« Écrire, c’est se livrer à la fascination de l’absence de temps. » (p.25)

« Écrire, c’est entrer dans l’affirmation de la solitude où menace la fascination. » (p.31)

« Écrire, c’est disposer le langage sous la fascination et, par lui, en lui, demeurer en contact avec le milieu absolu, là où la chose devient image, où l’image, d’allusion à une figure, devient allusion à ce qui est sans figure et, de forme dessinée sur l’absence, devient l’informe présence de cette absence, l’ouverture opaque et vide sur ce qui est quand il n’y a plus de monde, quand il n’y a pas encore de monde. » (p.31)

« Écrire, c’est conjurer les esprits, c’est peut-être les libérer contre nous, mais ce danger appartient à l’essence de la puissance qui libère. » (p.87)

Mais outre le tissage rhapsodique de ces thèmes qui s’approchent de loin en loin, et compose, de pages en pages, le mouvement très spécial de la poétique blanchotienne (faire apparaître ce qui disparaît : id est « le regard d’Orphée » chapitre « central » du livre comme annoncé en avant-propos), Blanchot dessine aussi, au global, dans L’espace littéraire, très précisément ce rapport philosophique (je ne dis pas métaphysique car il est question ici de phénoménologie) de l’écriture à l’être et à l’expérience, ce qui nous fait toucher l »il y a » levinassien, le rapport à la mort et à l’impossibilité de mourir, à l’être, à la communication et à l’expérience de la solitude existentielle.

Ainsi même l’affirmation récurrente du syntagme « Écrire, c’est… », peut trouver, comme souvent, une partie de son écho dans l’analyse que fait Blanchot par ailleurs  (et ce par ailleurs est essentiel) d’Igitur de Mallarmé :

« C’est dans l’irréalité même que le poète se heurte à la sourde présence, c’est d’elle qu’il ne peut se défaire, c’est en elle que, dessaisi des êtres, il rencontre le mystère de « ce mot même : c’est », non pas parce que la récusation aurait été insuffisante et le travail de la négation arrêté trop tôt, mais parce que, quand il n’y a rien, c’est le rien qui ne peut plus être nié, qui affirme encore, dit le néant comme être, le désœuvrement de l’être. »

Ce rapport au désœuvrement de l’être, la fascination impersonnelle du « c’est », affirmation sans sujet, sans origine, fait certes signe vers le « il y a » de Levinas, mais a aussi dans son affirmation souveraine, dénudée, une saveur toute bataillienne qui fait le charme de Blanchot : la capacité à retenir la pensée de ces auteurs décisifs – ici Mallarmé, Levinas, Bataille – et sans les trahir, dans une fidélité folle, les unir dans un mouvement portée par l’écriture et ses réflexions.

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