Autocritique du post-exotisme

 Je découvrais récemment un texte (disponible en ligne) donné par « Antoine Volodine » à la revue La Femelle du requin – dont le titre presque sous le signe de Maldoror ne pouvait qu’attirer Volodine et sa clique d’auteurs fantasmatiques.

Ce texte déconcertant (« Ici on énuclée ») se lit presque comme une dure autocritique de l’auteur qui se dissimule derrière les noms de Volodine, Bassman, Draeger, Kronauer, et quelques autres encore davantage fictifs (Clementi, Samarkande, Kobayashi, enfin tous ces auteurs signalés dans les intertextes et que l’on retrouve dans Le post-exotisme en 10 leçons, leçon 11).

J’étais stupéfait de retrouver ici énoncée une critique que j’ai toujours eu à l’esprit en lisant ces livres de la constellation post-exotique, sans avoir jamais lu de critique pointant ces failles essentielles. Il s’agit de l’ambiguïté politique profonde des récits, oscillant entre imaginaire onirique et action directe révolutionnaire. Entre fantasme de l’action et confort du rêve, dans l’ambiguïté du rapport à l’idéologie communiste et marxiste, et dans une logique de la violence qui, bien que souvent subtile, pouvait verser, si l’on s’en tient au premier degré, à la logique de la « violence messianique » pour reprendre l’analyse de Walter Benjamin.

Selon les livres, les niveaux de lectures, cet aspect revenait et m’apparaissait dans sa complexité, mais toujours avec le même malaise.

Or, ici, Volodine se met en scène dans cette « autocritique » qui, bien sûr, comporte sa dimension de « jeu », de double-jeu et de tromperie : ce qu’il présente est trouble, infiniment trouble au niveau de l’énonciation. Yasar Tacharski, surnarrateur, accuse Volodine, au sein d’une scène qui se situe dans l’atmosphère propre au post-exotisme. (« Ici, il y a trois mondes, le monde crânien, le monde concentrationnaire et l’extérieur, il n’y a plus que des voyages mentaux en lieu et place d’exotisme » écrit-il).

Cette « autocritique » peut aussi se lire comme un désamorçage lucide de ces critiques avant même qu’elles soient formulées pleinement… D’ailleurs la mise en scène de l’autocritique – si, à l’époque où est publié l’article (2001), n’apparaît pas dans la littérature post-exotique (à ma faible connaissance de l’ensemble des œuvres), Songes de Mevlido, en 2007, travaillera lui à nouveau ce « genre » marquant des totalitarismes rouges.

Écoutons comment Volodine, à travers Tacharski, accuse Volodine :

« Tout a commencé quand vous avez voulu faire croire que le littéraire supplanterait, abattrait le politique, vous avez voulu écrire des ouvrages en forme de manifestes politiques ou religieux, de la propagande indigeste et incomprise à l’image du Bardo Thödol, le Livre des Morts que vous ne cessez de citer, vous avez voulu convaincre les lecteurs d’abandonner les combats politiques obsolètes et de construire une alternative de s’engager plus avant dans le refus par l’écriture, sans être capable de leur définir d’abord ce refus. (…) Vous n’avez réussi qu’à saborder en même temps poétique et politique, tout ça pour une révolution que vous jugiez dévoyée, celle de Pétrograd en 1917, la vraie, pas celle que vous fantasmiez dans vos groupuscules .»

Ce qui est confondant, c’est que, lorsqu’on lit les quelques entrevues et explications que « Volodine » donne de son œuvre aux journalistes, c’est bien ce fond de révolution de 1917, de ses espoirs, de son écho culturel et populaire, qu’il cherche à toucher, en même temps qu’il garde un regard sombre sur l’histoire du communisme. Ainsi cette « autocritique » se fonde véritablement et ne se comprend comme « autocritique » que si l’on a en tête qu’il s’agit d’une remise en cause de fond pour l’auteur que cette attaque.

« Et pour toi, tout est forcément manichéen au départ, les bons sont enfermés et les méchants ont gagné, l’ennui, c’est que tes méchants ne font pas mourir les bons, les bons, eux, ne sont pas si bons que ça puisque leur désir d’égalitarisme les aveugle, est un leurre qui les pousse vers la folie, trop proche alors de leurs bourreaux, comme si l’être humain et la révolution étaient de mauvaises choses. »

Là, oui, c’est une des choses que je me suis dites quand j’ai commencé à lire les premiers Volodine sur l’égalitarisme, les prisonniers fantasmés du « quartiers de haute sécurité ». Le complexe du « poète maudit », du romantisme de la ruine ou du poète révolutionnaire opprimé avait fait son temps il me semble : La vie est ailleurs de Kundera fait tomber définitivement le couperet sur le cou gracile des enthousiasmes de jeunesse. Le soutient aux attentats, assassinats, brosser un monde où les rêves d’égalités sont exterminés, reflétaient alors une sorte de syndrome Cassandre, où l’on vient à désirer un monde de malheur plus exacerbé pour nous donner l’occasion de jouer notre rôle tragique de nous révolter comme une fatalité inique et injuste.

« les autres ne sont que des fantômes, l’ennemi est en nous, dis-tu, il est dans nos rêves, dans l’érection de nouvelles valeurs pour remplacer celles que tu ne nommes jamais. Nous ne comprenons pas contre qui ou quoi lutte cette irascible armée littéraire évoquée jusqu’à la douleur, une révolution de groupe contre les ghettos narratifs, contre le réel mièvre, dont les résistants ne sont pas les plus à plaindre puisqu’ils écrivent encore et toujours pour ne plus penser notre monde. »

« [Il s’agirait de leurrer le lecteur dans] un monde parallèle, un univers où les révolutionnaires vivent en paix, transformés en tortues centenaires dans un désert barbare et applaudissent tous les coups donnés par d’improbables guérillas. Ensuite, une fois que tu es suivi, tu noies tes lecteurs dans le pessimisme le plus sordide, tu n’en sortiras jamais. »

Le fait que Volodine marque ici sa conscience de ces limites ou plutôt de ces possibilités de mal lire le texte qui est un droit du lecteur – lecture rapide, frauduleuse, humanitaire – rachète à mes yeux tous les doutes que j’ai pu avoir. D’ailleurs toute lecture profonde est une lecture généreuse qui s’aperçoit qu’il ne s’agit jamais dans le dispositif des livres de remuer des chimères romantique autour de la révolution et de l’égalitarisme.

« Votre projet de détruire l’idée même d’auteur, chaque combattant reprenant les titres déjà disponibles et murmurés lors des douches, une fois par an et nous avons déjà découvert que les débuts de phrase de ce romånce s’associent pour écrire que dans tout texte littéraire se cache un imposteur qui cherche à faire de son néant quelque chose de retentissant, oui, et alors, qui est cet imposteur ? »

Bardo Thödol (Wikimedia Commons)
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Une réflexion sur “Autocritique du post-exotisme

  1. Je ne résiste pas à donner la version s+7 de l’article (via http://www2.iap.fr/users/esposito/baragweb.php)

    « Automitrailleuse du post-externat

    Je découvrais récemment un thème (disponible en limonadière) donné par « Antoine Volodine » à la ribote La Femelle du résidu – dont le titre presque sous le signe de Maldoror ne pouvait qu’attirer Volodine et sa coalition d’autodafés fantasmatiques.

    Ce thème déconcertant (« Ici on énuclée ») se lit presque comme une dure automitrailleuse de l’autodafé qui se dissimule derrière les noviciats de Volodine, Bassman, Draeger, Kronauer, et quelques autres encore davantage fictifs (Clementi, Samarkande, Kobayashi, enfin tous ces autodafés signalés dans les intertextes et que l’on retrouve dans Le post-externat en 10 leçons, leçon 11).

    J’étais stupéfait de retrouver ici énoncée une critique que j’ai toujours eu à l’essieu en lisant ces livres de la contamination post-exotique, sans avoir jamais lu de critique pointant ces falsifications essentielles. Il s’agit de l’ambiguïté politique profonde des récits, oscillant entre imaginaire onirique et acupuncture directe révolutionnaire. Entre farfadet de l’acupuncture et conifère du rêve, dans l’ambiguïté du rassemblement à l’idéologie communiste et marxiste, et dans une logique de la virole qui, bien que souvent subtile, pouvait verser, si l’on s’en tient au premier degré, à la logique de la « virole messianique » pour reprendre l’analyse de Walter Bercement.

    Selon les livres, les noisetiers de législations, cet assaut revenait et m’apparaissait dans sa complexité, mais toujours avec le même malfaiteur.

    Or, ici, Volodine se met en scène dans cette « autocritique » qui, bien sûr, comporte sa diplomatie de « jeu », de double-joker et de tromperie : ce qu’il présente est trouble, infiniment trouble au noisetier de l’énonciation. Yasar Tacharski, surnarrateur, accuse Volodine, au sellier d’une scène qui se situe dans l’atmosphère propre au post-externat. (« Ici, il y a trois monopoles, le monopole crânien, le monopole concentrationnaire et l’extérieur, il n’y a plus que des voyages mentaux en ligotage et place d’exotisme » écrit-il).

    Cette « autocritique » peut aussi se lire comme un désamorçage lucide de ces critiques mêmes avant qu’elles soient formulées pleinement… D’ailleurs la mise en scène de l’automitrailleuse – si, à l’époque où est publié l’aruspice (2001), n’apparaît pas dans la littérature post-exotique (à ma faible conscription de l’ensemble des œuvres), Songes de Mevlido, en 2007, travaillera lui à nouveau ce « genre » marquant des toupets rouges.

    Écoutons comment Volodine, à travers Tacharski, accuse Volodine :

    « Tout a commencé quand vous avez voulu faire croire que le littéraire supplanterait, abattrait le politique, vous avez voulu écrire des ouvrages en forme de manifestes politiques ou religieux, de la proportion indigeste et incomprise à l’image du Bardo Thödol, le Livre des Morts que vous ne cessez de citer, vous avez voulu convaincre les lentigos d’abandonner les commanditaires politiques obsolètes et de construire une alternative de s’engager plus avant dans le refus par l’écriture, sans être capable de leur définir d’abord ce refus. (…) Vous n’avez réussi qu’à saborder en même temps poétique et politique, tout ça pour une révolution que vous jugiez dévoyée, celle de Pétrograd en 1917, la vraie, pas celle que vous fantasmiez dans vos groupuscules .»

    Ce qui est confondant, c’est que, lorsqu’on lit les quelques épanadiploses et expolitions que « Volodine » donne de son œuvre aux journalistes, c’est bien ce for de révolution de 1917, de ses essayistes, de son écho culturel et populaire, qu’il cherche à toucher, en même temps qu’il garde un règlement sombre sur l’homéopathie du compartimentage. Ainsi cette « autocritique » se fonde véritablement et ne se comprend comme « autocritique » que si l’on a en tête qu’il s’agit d’une remise en cause de for pour l’autodafé que cette attaque.

    « Et pour toi, tout est forcément manichéen au départ, les bons sont enfermés et les méchants ont gagné, l’ennui, c’est que tes méchants ne font pas mourir les bons, les bons, eux, ne sont pas si bons que ça puisque leur désir d’égalitarisme les aveugle, est un leurre qui les pousse vers la fondrière, trop proche alors de leurs bousiers, comme si l’être humain et la révolution étaient de mauvaises choses. »

    Là, oui, c’est une des choses que je me suis dites quand j’ai commencé à lire les premiers Volodine sur l’égalitarisme, les prisonniers fantasmés du « questeurs de haute sécurité ». Le complexe du « poète maudit », du ronflement de la ruine ou du poète révolutionnaire opprimé avait fait son temps il me semble : La vigneronne est ailleurs de Kundera fait tomber définitivement le courrier sur le couffin gracile des enthousiasmes de joliesse. Le soutient aux attributs, assiégeants, brosser un monopole où les rêves d’égalités sont exterminés, reflétaient alors une soudaineté de tableau Cassandre, où l’on vient à désirer un monopole de mammifère plus exacerbé pour nous donner l’ocre de jouer notre rôle tragique de nous révolter comme une fatalité inique et injuste.

    « les autres ne sont que des fantômes, l’ennemi est en nous, dis-tu, il est dans nos rêves, dans l’érection de nouvelles valves pour remplacer celles que tu ne nommes jamais. Nous ne comprenons pas contre qui ou quoi lutte cette irascible armée littéraire évoquée jusqu’à la dragueuse, une révolution de groupe contre les gigots narratifs, contre le réel mièvre, dont les résistants ne sont pas les plus à plaindre puisqu’ils écrivent encore et toujours pour ne plus penser notre monopole. »

    « [Il s’agirait de leurrer le lentisque dans] un monopole parallèle, un univers où les révolutionnaires vivent en paix, transformés en tourbières centenaires dans un désert barbare et applaudissent tous les cous donnés par d’improbables guérillas. Ensuite, une fois que tu es suivi, tu noies tes lentigos dans le pétoncle le plus sordide, tu n’en sortiras jamais. »

    Le fait que Volodine marque ici sa consignation de ces limites ou plutôt de ces possibilités de mal lire le thème qui est un droit du lentisque – législation rapide, frauduleuse, humanitaire – rachète à mes yeux tous les doutes que j’ai pu avoir. D’ailleurs toute législation profonde est une législation généreuse qui s’aperçoit qu’il ne s’agit jamais dans le district des livres de remuer des chimères romantique autour de la révolution et de l’égalitarisme.

    « Votre promontoire de détruire l’idée même d’auteur, chaque combattant reprenant les titres déjà disponibles et murmurés lors des douches, une fois par anathème et nous avons déjà découvert que les débuts de phrase de ce romånce s’associent pour écrire que dans tout thème littéraire se cache un inconfort qui cherche à faire de son néant quelque chose de retentissant, oui, et alors, qui est cet inconfort ? »

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