Anaïs Boudot, Panorama 14 & 15

Le dispositif du Fresnoy n’est pas une foire d’art contemporain (freak show) mais touche plutôt à la camera obscura, espace noir propice aux apparitions et phantasmes, situé aux confluences des différents arts visuels. Dans le « Panorama 15 » de cette année on peut dire que l’installation d’Anaïs Boudot spectralise une nouvelle fois l’attention.

Car déjà l’an passé elle inventait un rapport hypnotique au paysage avec « Mirrors float us ». Je veux prendre le temps pour revenir sur cette installation.

Mirrors float us (Panorama 14)

Il faut expérimenter ce dispositif, car l’installation est à la fois image figée et animée, un très beau paradoxe que permet le procédé ancien de la « stéréoscopie ».  Modernité et intempestif, calme et angoisse (j’en parlais déjà pour sa série de photographie Exuvies) tout se conjugue dans cette œuvre pour créer l’espace trouble de la fascination.

L’artiste donne un aperçu du dispositif sur son site, mais hélas cela ne donne pas les impressions du spectacteur (terme qui à ma surprise, existe) qui se place entre ces trois images mouvantes :

Je suis impressionné par ce choix de l’image ondoyante d’un paysage de montagne. Je n’entre pas dans un paysage, je ne m’identifie pas romantiquement au paysage de l’âme comme dans les montagnes brumeuses de Caspar Friedrich, ou dans le paysage état d’âme verlainien. Pourtant j’entre dans l’image. Me déplaçant un peu je perçois d’autres nuances. « Car nous voulons la Nuance encor », ah, on retrouve toujours Verlaine. Dans Songes de Mevlido de Volodine, on entend à plusieurs reprises des vieilles bolchéviques crier le slogan: « ENTRE DANS L’IMAGE ETRANGE ! » Il y a de ça. Pas du Volodine ni de bolchévisme, non, mais une incitation à ce glissement silencieux, presque imperceptible, dans les jeux d’ombres et de lumière de l’image étrange. La montagne grésille, un virus de lumière parcourt comme un vent léger l’herbe rase et argentée. Qu’est-ce qui arrive ? Qu’est-ce que je vois ? La musique de Zerkalo (hommage au Miroir de Tarkovski), s’accorde très bien avec cette œuvre si l’on souhaite une expérience totale. Pas étonnant que les deux artistes aient collaboré ensemble. L’image vibre, le son s’enténèbre et l’image apparaît.

Album de Zerkalo – https://clone.nl/digital/item419415.html Couv. Anaïs Boudot

Dans cette installation, le paysage, la photographie, son médium, son rapport au temps, à l’espace, sont déconstruits : l’image fluctue en fonction de l’observateur, le temps oscille et la nature, monumentale, devient montagne subtilement animée  par les jeux de lumière, allant jusqu’aux lisières d’un fantastique contenu.

Quel tour de magie de déconstruire ainsi les mythes et les images qui furent celles des commencements de la photographie (rapport à la peinture, à la technique) non par une technique numérique moderne mais par un artifice ancien qui fut présent à son origine, la stéréoscopie.

« Mirrors floats us » : même le titre nous interroge, tremble et persiste après avoir vécu cette confrontation à l’image. Les miroirs nous flottent, improbable, quelque fluide de mercure nous rentre dans le cerveau et nous éblouit. On cligne des yeux puis on s’avance entre ces trois panneaux et l’on entre dans l’image étrange.

Panamnèse (Panorama 15)

Le titre de cette installation – Panamnèse – est un peu plus transparent : en français, sous ce titre savant semble se lire la crase du préfixe grec « pan » (tout) et « anamnèse », mot grec désignant le souvenir. Mais laissons l’artiste expliquer la chose :

Bien sûr, d’un côté il y a les principes, les buts que se fixe l’artiste. Mais de l’autre, pente glissante, il y a le sabordage, les contresens, mauvais ou innocents, que font les spectacteurs, y apportant leurs regards pleins d’univers parfois éloignés de ces buts et intentions. Ainsi j’aime bien l‘analyse qui a été faite de Panamnèse en rapport (fantasmatique) à l’invention de Morel. Parlons de ces invitations à l’ailleurs.

Ainsi il est fait mention par l’artiste de l’impressionniste, d’un rapport à la peinture. Et en effet cela s’y retrouve et, en effet, ceux qui aiment l’impressionnisme aiment, sans savoir pourquoi, cette œuvre. Par le fleuve sombre de cette inspiration sourde ?

J’avoue pour ma part avoir aimé cette œuvre en dépit de l’impressionnisme, qui malgré toute son importance et ses mérites, ne fait pas parti de mes premières sources d’étonnement et d’inspiration. J’ai apprécié cette œuvre malgré ça, et pour tout autre chose.

Si le bouquet de fleur, comme la nature morte et le paysage, fait parti des incontournables, pour moi ce bouquet de fleur, qui se révèle par morceaux, par ombre et lumière, m’a emporté vers « l’empire des signes ». En effet l’ikebana, art japonais de la composition de bouquet de fleur avait quelque chose à voir avec cette mystérieuse installation. Ikebana veut dire, littéralement, « fleurs animées », animation mystérieuse puisque ces fleurs coupées sont déjà mortes, et pourtant, par la composition elles donnent bien l’illusion de la vie, de l’harmonie, des courbes et des couleurs de la vie, sans renier non plus les différents états du végétal (notamment dans le néo-ikebana contemporain). Dans Panamnèse j’ai retrouvé la même attention à la fragilité, la même épure que dans l’ikebana : à la perfection fragile des fleurs, à leur artificielle impermanence, à la composition / décomposition des formes, aux jeux de lumière et de mise en scène.

Oh, mais ce n’est pas tout. Il y a des « images étranges » qui surgissent aussi tandis que l’on tourne autour du bouquet, tablette à la main. Comme des souvenirs surgissent fugacement, en moins d’une seconde : un livre de poésie sur le guéridon (Bataille, L’archangélique, Tsvétaeva, Le ciel brûle), une tête en plâtre, un chat presque noir, des mains dans l’arrière-fond. J’ai dû en rater. Comme dans l’ikebana, fait non pour valoriser l’objet qu’il contient (comme dans la tradition chinoise de l’art floral) mais les objets autour, Panamnèse nous amène à faire des tours et des tours, en positionnant différemment la tablette pour faire surgir ces courtes images. Pas des spectres, pas de yōkai, ni vraiment de fantômes : plutôt du fantomatique, des restes de souvenirs, des réminiscences qui ont entouré cet espace du bouquet. De qui hantons-nous la mémoire, et ces lecteurs, ces images insolites, d’où viennent-elles ? A vrai dire l’œuvre nous conduit à tourner autour de ces questions plutôt qu’à leur apporter une réponse. Déjà cela est beau : notre regard, notre geste a constitué ce bouquet virtuel, passé augmenté de la réalité du souvenir et de l’imagination.
Il y a avec « Mirrors floats us » une belle continuité dans ce clignotement blanc et noir de l’image, dans sa simplicité trompeuse, dans son appel non pas au rêve mais à ce genre de vision un peu bizarre qui nous arrive quand l’on fixe un point sans cligner des yeux. Ici on cligne tout le temps, nécessairement, des yeux : l’image ne cesse de bouger nous offrant un spectacle accéléré de ce que le temps fait avec lenteur et de manière égale. Avec cette installation, tablette en main, lumière artificielle (à rebours du spectacle de la lumière lente et naturelle observée par l’impressionnisme, je note) on entre dans l’espace neutre de la fascination, dans ce temps autre, ni présent, ni passé, ni futur de l’art. Je ne me lasse pas de citer Blanchot à ce sujet :

« Quiconque est fasciné, on peut dire de lui qu’il n’aperçoit aucun objet réel, aucune figure réelle, car ce qu’il voit n’appartient pas au monde de la réalité, mais au milieu indéterminé de la fascination. (…)
Et [l’art] n’est alors que la recherche du moment de cette expérience esthétique singulière où le monde objectif devient un milieu indifférencié, simulacre de l’original mais sans original parce que rien n’est visible au-delà. (…)
L’image d’un objet non seulement n’est pas le sens de cet objet et n’aide pas à sa compréhension, mais tend à l’y soustraire en le maintenant dans l’immobilité d’une ressemblance qui n’a rien à quoi ressembler. »

Maurice Blanchot, L’espace littéraire, Paris : Gallimard, 1950

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