Général Solitude

Il songe, à la première personne du pluriel. Nous vivons de concert avec nos plus beaux fantômes et n’avons de cesse qu’ils ne nous aient pourchassés jusqu’à l’épuisement. Ils ont disparu depuis longtemps derrière tel ou tel pilier de notre déception, et nous les croyons évanouis à jamais. Contournant chaque pilier, comme les enfants jouent à cache-cache dans la mosquée de Cordoue, nous les cherchons avidement, puis, de guerre lasse, nous abandonnons. Une halte essoufflée nous présente des visages nouveaux que nous n’avons pas choisis et las, nous les adoptons. Mais une incertitude étrange, une cantilène ininterrompue fredonnée à l’oreille, toujours à la même heure, nous conseillent de veiller encore un peu, un tout petit peu. Une nuit encore, et pourquoi pas la matinée, rien ne presse, après tout, dit la voix qui chantonne. Une heure, une dernière cigarette. Un dernier coup d’œil. Et alors le voilà, bien sûr, on a tellement bien fait d’attendre ! Il nous avait meurtris, humilié jadis le fantôme ! Nous l’avions banni ! Nous l’avions poignardé maintes fois dans notre mémoire mais à l’instant où il reparaît, cela ne se commente pas : c’est lui, et son passé est comme blanchi, il n’a jamais fait souffrir.

Eric Faye, Général Solitude, 1995, Le Serpent à plumes

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