Slogans, Maria Soudaïeva

A propos de Slogans, Maria Soudaïeva, Ed. de l’Olivier, 2004, trad A. Volodine

Opération de sorcellerie évocatoire

La Sudaïeva PPS est le nom d’une mitraillette (« l’arme de la victoire » du siège de Leningrad). Et il serait aisé de dire les 343 slogans sont autant d’actions poétiques lancées contre les « responsables du malheur » pour reprendre la lexicologie en cours chez Volodine, le traducteur de ces pages qui brillent au firmament du ciel de voûte du post-exotisme.

Slogans s’ouvre sur une préface, notice biographique du traducteur qui met en scène l’auteur : « Maria Soudaïeva fut une activiste contre la mafia de la prostitution à Macau, souffrant de troubles psychiques. Elle s’est suicidée en 2003 en ayant remis à Antoine Volodine le manuscrit de ses écrits jamais édités, avec la tâche de les reprendre et de les traduire en « français langue étrangère » comme il le revendique lui-même pour ses propres livres écrits [sous-traduits ?] en français. »

Il est tentant d’attribuer ce texte à un nouvel hétéronyme de la constellation des auteurs post-exotique. Car le post-exotisme a fait  du trouble dans l’identité un tropisme central de ses fictions. Ainsi la tragédie redoublée de Maria Soudaïeva est celui d’être phagocytée par les voix spectrales du post-exotisme (les narrateurs étant souvent morts, diégétiquement et extra-diégétiquement, si on me permet ces barbarismes), n’étant qu’une figure auprès d’Irina Kobayashi, Maria Schwahn. C’est ce qu’on retrouve au cœur de la préface : « je lui avais fait remarquer qu’elle avait tout d’une héroïne post-exotique » (Volodine à Soudaïeva). Et la confusion  ne pouvait que s’accroître pour le lecteur attentif de Volodine, qui a déjà vu apparaître le nom de Maria Soudaïeva dans « Le post-exotisme en 10 leçons. Leçon 11 » paru en 1998. Que ce nom soit le seul non-imaginaire, mais réellement celui d’une femme ayant réellement existé, rencontré à Macau et qu’il avait déjà transformé en la figure de Gloria Vancouver, semble à première vue étrange.

Finalement la tragédie repose sur une lecture qui emprunte peut-être beaucoup à cette tradition littéraire avec laquelle le post-exotisme tend de rompre. A la lecture de la préface de ces Slogans, face à cet écrivain qui reçoit des cahiers et feuillets d’une beauté inouïe et inaudible en l’état, choisissant d’en surtraduire et d’en recomposer le chant, on songe à toute cette tradition, qui va des Liaisons dangereuses aux « Cahiers d’André Welter » de Gide.

Mais au final qu’importe que Maria Soudaïeva ait ou non existé (Volodine affirme en public qu’elle a existé et s’afflige de la confusion et on peut le croire, croire à la tragédie de voir ainsi le travail pour rendre la voix d’une amie réduite à néant, réduit à une mystification). Ce qui importe, comme toujours, c’est le texte, c’est le personnage mis en scène dans la préface dont la puissance évocatoire touche à quelque chose d’absolu, de vibrant, de poétique, de prophétique, électrisé par les troubles psychiques, la dépersonnalisation, les luttes contre un ennemi sans visage, malmenée, malmenant la langue, et concourant à créer un recueil pour des voix anonymes. Celles de tous les disparus, de tous ceux qui ont été étranglés par la folie, l’oppression qu’elle dénonce. Et qu’importe le reste.

Car la magie opère. Les sections de 7x7x7 (343) slogans s’enchaînent et déploient cette puissance de « sorcellerie évocatoire » propre à la poésie selon Baudelaire. Volodine préfère Lautréamont parait-il, et cela se ressent dans ces slogans proche du requin et des monstres en tout genre, avec un goût pour le mystère et l’improbable. Lautréamont plaquait dans sa piaule parisienne de grand accord sur son piano toute la nuit – au grand dam de ses voisins – lors de sa composition des Chants de Maldoror. On s’imagine bien quelque chose comme ça, un peu aussi à la Artaud-dernière-période scandant ses traductions de Soudaïeva en frappant un peu partout, un peu en chaman mongol sur les bords. Oui, il y a de ces choses-là, mais avec aussi toutes la rhétorique et l’univers post-exotique avec sa cohérence et sa puissance propre.

Et je reste ébloui par le retournement qu’opèrent ces « Slogans ». Reprenant ce qui fut pour le  XXe siècle appel aux masses notamment pour les idéologies meurtrières et capitalistes, Soudaïeva en reprend la matrice fondamentale, la force de suggestion, l’incitation, l’ordre délirant pour nous faire rentrer dans les « maisons étranges » de ces slogans sans origines, sans but, et criant à la mort, à la révolution, à la liberté, à la poésie, aux désillusions, aux rêves et à l’égalitarisme à venir, aux mouettes, aux singes, aux méduses et aux araignées, à toutes ces choses qui font la réalité pas si lointaine du post-exotisme et qui résonne furieusement en nous (en moi, disons).

La puissance évocatoire de ces textes les a amenés à être porté au théâtre moins d’un an après sa parution.

A la limite des poèmes, nous dit Volodine en préface. Que de poèmes, Volodine ! Que de poèmes !

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2 réflexions sur “Slogans, Maria Soudaïeva

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