Antoine Volodine, Alto Solo

Cet opus est bien écrit comme d’une note tenue sur ses coutes 120 pages d’un solo d’alto. Une note aigüe et douce, qui se termine dans la tristesse fatale des cris des victimes.
La structure avant le concert / le concert et sa dérive tient bien : l’ironie dramatique tord les boyaux à pressentir dans une première partie le malheur et la violence  et d’assister à la fatalité tragique se dérouler dans la seconde.
Ce sont les mêmes ressorts qu’utilise d’ordinaire Volodine de manière virtuose qui sont convoqués : l’impuissance face à la brutalité cruelle des milices racistes et orgueilleuses (ici les « frondistes », appellation suggestive pour un mouvement populiste extrémiste scandant « un peuple, une culture »), l’empathie pour les « oiseaux », les « nègues », et le flottement du lieu et du temps (ici les années ’90, mais où ? quand ? partout, tout le temps, potentiellement).

Les personnages sont présentés puis abandonnés. Ils ne marquent pas, si ce n’est dans les derniers moments. Traces insensibles, passé insensible dissout dans le marécage de l’histoire. Les images, si vitales chez Volodine, utilisées en contrastes avec l’obscurité et le noir complet où nagent les personnages, sont ici presque absentes. De même l’écriture de Volodine sort des brumes des Enfers fabuleux de Denoël qui m’avait enivré comme une Sibylle, et ce pour se produire une seconde fois chez Minuit, avec une tonalité plus neutre qui porte même en elle un mouvement étrange de reniement sous la figure de l’écrivain Iakoub Khadjbakiro, auteur putatif de l’excellente Biographie comparée de Jorian Murgrave dans Le post-exotisme en 10 leçons, leçon 11 :

« il souffrait de rédiger des ouvrages peu conformes au goût du public, remplis d’énigmes que peu de lecteurs décortiquaient, des textes pour oiseaux perdus qui ne lui assurait aucun succès et lui attiraient la réprobation des services frondistes. Il aurait voulu bâtir un livre plus efficace, où la poésie ne s’interposerait pas entre lui et sa dénonciation de l’idéologie dominante, une oeuvre sans décalages, sans chimère, sans emboîtures. (…) Mais il ne réussissait pas à mettre en pages, sans métaphores, sa répugnance, la nausée qui le saisissait en face du présent et des habitants du présent. »

Alto Solo m’a fait l’effet de ce livre impossible et raté de Iakoub Khadjbakiro, l’exemplification de ce reniement du baroque Jorian Murgrave pour des tournures sans « emboitures », sans métaphore forte et finalement un récit terriblement lisse, même si cet aspect lisse, la mécanique bien huilée de la tragédie, les images et formules sans aspérités d’un fascisme ordinaire, le déroulé sans accrocs d’un malheur politique inéluctable et atemporel sont précisément, la terrible puissance de fascination de ce livre.

« Aux hideurs de l’actualité Iakoub Khadjbakiro avait coutume de substituer ses propres images absurdes. Ses propres hallucinations partiales, inquiétantes et inquiètes. La plupart du temps, mais pas toujours, évidemment, il obéissait à des règles logiques. Il dépeignait le monde contemporain, sur les mots il réfléchissait son expérience personnelle, il scrutait sa génération, celle qui s’était sabordée dans la veulerie et les renoncements. A son avis, les rêves contenaient des clés indispensables pour comprendre l’état du monde, pour apprécier ls données de l’époque historique, le niveau moral auquel l’humanité stagnait depuis des siècles. C’est pourquoi dans son analyse il incluait de vastes portions oniriques de l’univers. (…) Iakoub Khadjbakiro semblait travailler sur d’abstraites fantasmagories, mais soudain ses mondes parallèles, exotiques, coïncidaient avec  ce qui était enfoui dans l’inconscient du premier venu. Soudain, par le souterrain des mirages, on débouchait sur la place principale de la capitale. On se retrouvait bel et bien à Chamrouche, avec sa vie quotidienne touffue, banale, avec les millénaires de cancers toujours actifs en chacun, les millénaires barbaries, les millénaires reculades. Exotique est le terme que l’on applique à des particules déconcertantes, mais fondamentales de la matière.

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