Litanie des plantes impossibles

J’aime les rapprochements improbables dont le mélange produit dans le cerveau d’étranges idées, chimères agréables et médusantes. Pas seulement la rencontre surréaliste d’images, pour laquel les paroles de Reverdy servent de poétique pour Breton :

 »  L’image est une création pure de l’esprit.
Elle ne peut naître d’une comparaison mais du rapprochement de deux réalités plus ou moins éloignées.
Plus les rapports des deux réalités rapprochées seront lointains et justes, plus l’image sera forte – Plus elle aura de puissance émotive et de réalité poétique… etc. »
Pierre Reverdy, dans sa  revue Nord-Sud, en 1918, citation reprise  dans Le Manifeste du Surréalisme en 1924

Dans le cas du surréalisme on s’attarde dans ce cas sur l’incongru, l’absurdité de l’image, la provocation (veine dadaïste) alors même qu’il y a du sens, et une stratégie dans ces alliages d’improbables. Par exemple dans l’usage de l’image de Lautréamont de la rencontre sur une table de dissection d’un parapluie et de la machine à coudre : les surréalistes y voient l’anticonformisme, la provocation, l’appel à de nouvelles images, on peut, ce me semble, risquer d’autres perspectives.

Cependant, rendons grâce au surréalisme dans tout ce qu’il a pu fécondé d’imaginaire. Et notamment les deux auteurs que je veux aujourd’hui rapprocher ont été abreuvés par l’influence souterraine du surréalisme, même s’ils restent restent du « courant ».

En effet, c’est entre Boris Vian et Manuela Draeger que je voudrais tenter un rapprochement bizarre, sur leur rapport à la création de plantes impossibles. Bien sûr, les problématiques des deux auteurs sont dissemblables mais il y a le même effet de liste, la même attention à la réalité du monde et des mots, conjugués d’une singulière manière, autour de la beauté de choses inconnaissables, à la fois proches (les noms pour Draeger, proches des appellations traditionnelles, « vulgaires », égalitaristes; plus proches des appellations scientifiques pour le jardin d’Angel et Jacquemort) et lointaines (noms sans référents, pure images de mots). A chaque fois on est entraîné dans un monde d’une inquiétante étrangeté.

Dans cette invention, l’une, développée en description, filée en métaphore, nous entraînant dans la luxuriance de l’inconnu, et l’autre, litanie de l’ivraie comme une liste de morts, il y a pour moi une même sensibilité, mêlée de surréalisme, désignant les lignes de fuite du monde végétal dans l’imaginaire, et sapant le pouvoir poétique de nomination des choses en nous mettant face à un impouvoir flagrant : d’avoir les mots et non les choses, contrairement à l’usage ordinaire du langage (nommer pour maîtriser, contrôler, délimiter ; ici l’usage est à rebours de dé-limiter la luxuriance du réel et du langage ; pour Draeger on pourrait même risquer un côté anti-adamique, dont la réécriture du Golem dans le même livre indique aussi). Et pourtant par la suggestion poétique, tout cet univers nous le faisons nôtre, réinventant le réel mais ne s’y opposant pas, bien au contraire, atteignant ce tiers-terme rêvé par le surréalisme entre le rêve et la rêvé. Je laisse donc ouverte cette comparaison impossible entre Boris Vian et Manuela Draeger :

« Il y avait des calaïos, dont le feuillage bleu-violet par-dessous est vert tendre et nervuré de blanc à l’extérieur ; des ormades sauvages, aux tiges filiformes, bossuées de nodosités monstrueuses, qui s’épanouissaient en fleurs sèches comme des meringues de sang, aux tiges filiformes, des touffes de rêvioles lustrées de gris perle, de longues grappes de garillias crémeux accrochés aux basses branches des arancarias, des sirtes, des mayanges bleues, diverses espèces de bécabunga, dont l’épais tapis vert abritait de petites grenouilles vives, des haies de cormarin, de cannaïs, de sensiaires, mille fleurs pétulantes ou modestes terrées dans les angles de roc, épandues en rideaux le long des murs du jardin, rampant au sol comme autant d’algues, jaillissant de partout, ou se glissant discrètes autour des barres métalliques de la grille. Plus haut, le jardin horizontal était divisé en pelouses nourries et fraîches, coupées de sentiers gravelées. Des arbres multiples crevaient le sol de leur tronc rugueux. »
Boris Vian, L’Arrache-Coeur, Chapitre IX

Chez Manuela Draeger, dans Herbes et Golem :

« Herbes qui frémissent sous la lune :
La brandelise, la caragne, la grillonne-des-fosses,
l’argonde-follâtre ou double-argonde, la fieffe-en-herbes,
la chabille-des-errantes,
la goguevielle, la tendremulaire, la maraigne ou paraigne,
la barque-de-criquet, a masmourghane, la diavole-benête,
la néee-la-nuit, la boute-argonde, la chimère-des-ruisseaux,
la mouïe ou mouïve-à-chamelle,
la sarcoudiane, la tentation du voyeur,
la diaze-lumière ou dive-diaze, la conquebile, la sphèle-orange,
la bratte,
la couviliaire, la mâcheboudierne,
L’hypnée-porte-en-terre, la dandemonge ou dandremange,
la gaviotte ou griviotte,
la droite-en-flammes,
la mardouffe, la chantecrasse, la sème-l’obscur,
la tronque ou trauque, la gestouviaine,
l’ordue, la toute-douce, la sabonielle,
la merci-du-chevalier, la briquenique ou briquenique-maligne,
la transitaine, la crotte-du-fainéant,
la didisse, la grillemillée, la râpe-chanfrein,
la clouvie-éperdue ou couviette-blanche,
la tonnerrade, l’amignandine, l’isolâtre (…) »
Manuela Draeger, Herbes et golem, « Herbes qui frémissent sous la lune »

Moon grass, by Liquidopera on DeviantArt
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