Anti-artistotélisme fictionnel

Est-ce pour rompre le lien au sol familier de notre pensée que les auteurs dans la nébuleuse science-fictionnesque ont eu à cœur de miner les principes de l’aristotélisme ?

C’est là où la science-fiction a une charge corrosive intéressante : si les auteurs ne maîtrisent que rarement la philosophie, ils en ont souvent une appétence, et une des spécificités de ce genre est de faire muter ces connaissances, comme de se nourrir objectivement de tous les savoirs.

« Science-fiction, encore en un autre sens, où les faiblesses s’accusent. Comment faire pour écrire autrement que sur ce qu’on ne sait pas, ou ce qu’on sait mal ? C’est là dessus nécessairement qu’on s’imagine avoir quelque chose à dire. On n’écrit qu’à la pointe de son savoir, à cette pointe extrême qui sépare notre savoir de notre ignorance, et qui fait passer l’un dans l’autre. C’est seulement de cette façon qu’on est déterminé à écrire. Combler l’ignorance, c’est remettre l’écriture à demain, ou plutôt la rendre impossible. Peut-être y a-t-il là un rapport avec l’écriture encore menaçant que celui qu’elle est dit entretenir avec la mort, avec le silence. Nous avons donc parlé de science, d’une manière dont nous sentons bien, malheureusement, qu’elle n’était pas scientifique. »

Gilles Deleuze,  Différence et répétition, Paris : PUF, coll quadrige, p.4

Ainsi beaucoup portent, à un degré plus ou moins conscient des remises en question philosophiques (cela devient de plus en plus un champ d’étude, tant du côté des recherches philosophiques[1] que para-littéraires[2]).

 

Le Ā (Non-A), non-aristotélisme est bien sûr le thème de Van Vogt dans sa trilogie du Cycle du Ā : c’est sur le refus du principe d’identité (le mot n’est pas la chose) que se construit l’utopie du nexialisme dans la fiction.

Mais si, chez Van Vogt la référence à Aristote est assumée, on retrouvera dans Pique-nique au bord du chemin (connu sous le titre Stalker, suite au film de Tarkovski) des frères Arcadi et Boris Strougatski, une autre remise en cause du grand principe qui ouvre – de manière célèbre – la Métaphysique d’Aristote:

« Tous les hommes désirent naturellement connaître / Πάντες ἄνθρωποι τοῦ εἰδέναι ὀρέγονται φύσει. »

Ainsi le Dr. Valentin Pillman, Prix Nobel dans cette fiction, discute avec Richard Nounane de l’Institut :

« [R. Nounane :] Non, dit-il. Ça ce n’est pas pour nous… Et que diriez-vous du fait que l’homme, contrairement aux animaux, est un être qui éprouve un besoin de connaissance invincible ? J’ai lu quelque chose à ce sujet. [ndlr : indeed]
–    Moi aussi, dit Valentin. Mais le malheur est que l’homme, en tout cas, l’homme des masses, celui dont vous parlez quand vous dites « pour nous » ou « pas pour nous », arrive très facilement à vaincre son besoin de connaissances. A mon avis, ce besoin n’existe pas. Il y a le besoin de comprendre qui ne nécessite pas de connaissances. Par l’hypothèse de Dieu donne la possibilité inégalable de comprendre absolument tout sans rien apprendre… Donnez à l’être humain un schéma du monde extrêmement simpliste et interprétez chaque événement sur la base de ce modèle simplifié. Cette approche n’exige aucune connaissance. Quelques formules apprises par cœur, plus ce qu’on appelle l’intuition, l’entregent, le bon sens. » (trad. Svetlana Delmotte)

La réponse, du sens commun, ne laisse pas indifférent malgré tout par le regard scientifique que l’on sent dessous (la lutte des deux cultures). Mais dans le livre des frères Strougatski, comme Solaris de Stanislas Lem, ce qui est intéressant, c’est que la critique porte aussi sur les dogmes scientifiques. Justement. Ainsi de la solaristique dans l’un, ainsi de la Zone dont les effets contredisent les deux premières lois de la thermodynamique. La planète Solaris comme la Visite restent un point où la connaissance trouve ses limites et où ce que la science peut avoir d’iconoclaste et de trompeusement merveilleux (puisque sans « connaissance ») se révèle. Cela ne pouvait que me plaire surtout quand le Dr. Pillman traite aussi de l’impossible compréhension de l’extra-terrestre (schème aussi au coeur de Solaris), sujet de tant d’aberrations science-fictionnelles :

– La xénologie, c’est un mélange artificiel de science-fiction et de logique formelle. A la base de sa méthode, se trouve un procédé vicieux : le fait de plaquer la psychologie humaine sur une intelligence extra-terrestre.
– Pourquoi vicieux ?
– Parce que les biologistes se sont déjà cassé la figure en essayant de plaquer la psychologie humaine sur les animaux. Les animaux terrestres.
– Cela n’a rien à voir, Vous et moi, nous parlons de la psychologie des êtres intelligents…
– Oui. Et tout serait très bien si nous savions ce que c’est, l’intelligence. (…) »

Ce n’est qu’un aperçu, découvert en lisant Stalker et me souvent de Gilbert Gosseyn, car je pense pouvoir trouver aisément aussi sur le plan politique ou de la philosophie naturelle d’autres exemples qui visent le système aristotélicien.

Étrange révolution science-fictionnesque tout de même, qui s’érige contre un modèle rationnel et contre un modèle qui, ma foi, a déjà été critiqué depuis des lustres. Mais sûrement qu’il faut lire là la beauté et la naïveté de la science-fiction à nous apporter de nouveaux objets de pensée.

Image du film d’Andrei Tarkovski, Stalker (1979)

[1] Parmi celles-ci je me rappelle des allocutions lors du mois de la science-fiction à l’ENS il y a quelques années : <http://www.diffusion.ens.fr/index.php?res=cycles&idcycle=280>. Mais on se fera allègrement une bibliographie dans le SUDOC

[2] De la critique de la SF par Jacques Goimard à Francis Berthelot avec ses transfictions, en passant par Richard Saint Gelais, là non plus, la littérature grise ne manque pas.

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