La littérature est un zombie

Je pense que l’assertion a quelque chose de magique.

D’une part, c’est une antienne de chanter que la littérature ne cesse d’être proclamée morte et remplacée par d’autres régimes médiatiques. Ça c’est la version courte.

La version longue, métacritique, n’est pas en reste et se délecte du jus qui s’écoule de son précieux cadavre embaumé de texte : « La littérature n’en arrête pas de mourir, la littérature est toujours en agonie, en devenir-morte et la plus belle des mortes-vivantes. » Les tombeaux fleurissent, les cimetières regorgent de couronnes, de dédales, de logorrhée.

D’autre part, la littérature est proclamée en survivance, c’est le propos des beaux livres d’Olivier Cadiot ou de William Marx. Mais entre ces deux visions, la littérature peut être aussi vu comme revenance, monde spectral de la hantise, de l’indistinction du vivant dans la mort. Outre l’attrait contemporain pour les zombies et les non-vivants en général (mais il faut dire que le problème de la mort n’est pas réglé), l’art a pu être envisagé comme ayant à voir avec de la nécromancie comme l’écrivait Nietzsche : « L’art assume accessoirement la tâche de conserver, et aussi de raviver çà et là certaines idées éteintes, décolorées ; il tresse, quand il s’acquitte de cette tâche, un lien enserrant diverses époques, et il en fait revenir les esprits » (Humain, trop humain, I, 147, « L’art nécromant »). Et il ne m’en faut pas plus pour affabuler en ce sens : la créatrice ou le créateur serait un·e sorcier·e vaudou qui invoque les loas, fait s’incarner des chimères anhistoriques et d’autres, bien plus effrayantes, nées de l’ailleurs et du dehors. Et s’il y a bien un grand mage, un grand Marabout de la littérature morte-vivante, un über-Zauberer, c’est bien Maurice Blanchot.

La littérature serait ainsi une expérience de pensée de mort-vivante où tout ne cesse de revenir et de spectraliser. Une expérience où l’on ne peut jamais mourir et qui ne peut elle-même jamais mourir. Jusqu’à ce qu’elle meurt. Car la littérature, pourtant étrangère à la contingence (tout étant comme nécessaire), nous rendrait pourtant sensible à « l’autre mort », à ce que Blanchot désigne comme «le mourir», c’est-à-dire ce processus de l’impossibilité de mourir tant que l’on vit, cette perpétuelle instance de mort-en-puissance nous vouant au « mourir » mais jamais à la mort.
Conclusion : on ne meurt vraiment qu’en littérature, en ne pouvant pas mourir, et la littérature, expression de l' »impossibilité » de mourir, ne peut, elle aussi, que revenir.

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