Julio Sternhagen – Un navire de nulle part (trad. A. Volodine)

Après l’avènement de la Révolution mondiale, des sorciers oppositionnels envoyés au bûcher ont condamné en mourant le monde à une atroce tropicalité mondiale. La selve, la mangrove ont tout envahi. Le Parti s’est perdu en décadence, en violences, en corruption. On traverse la perspective Nevski en pirogue. On se cache dans des déserts plein d’oasis mortes. On lutte contre les parasites réels et imaginaires, les cancrelats et les oppositionnels au régime prolétaire. « Sur fond mouvant de menace tropicale, le spectacle de ce duel incodifiable, entre la révolution trahie et révolution impossible. » Bienvenue de nouveau dans un des enfers fabuleux de Volodine.

Ce roman n’est pas étrange, il est la plongée onirique dans la réalité la plus vraie car la plus inventée comme disait Boris Vian.
D’ailleurs le roman, loin des clichés de la « littérature prolétarienne » fait briller l’ironie du désastre en tournant autour de Jane Austen, utilisée tant pour les grandes parties (« Raisons et sentiments », etc.), que comme figure détournée, devenue passionaria des causes égalitaristes. Ce jeu sur la déliquescence du monde, des grandeurs perdues, des palinodies révèlent encore ce qu’il y a de plus prenant dans cette tension tragique pour sauver ce qui ne peut l’être.

On repense à Enée à qui Virgile faisait dire en bas des remparts de Troie à ses troupes : « Le seul espoir des vaincus est de ne pas avoir d’espoir », et à Deleuze qui encore à cette époque définissait la gauche comme ce qui est engagé au côté des devenirs-minoritaires.

Mais ce sont les visions, les odeurs, les sentiments, les vertiges qui prédominent. La pensée de la métaphore du réchauffement planétaire à travers ce maléfice tropical, ou le message transpolitique sur l’effondrement imminent de l’URSS (le livre est publié en 1986) sont transcendés par les destinées égarées que l’on traverse, nous enfonçant toujours plus avant dans ce monde chaud, complexe, miroitant, fascinant, animal, végétal, ironique, du post-exotisme.

« L’esprit corné, un limon opiniâtre en guise de cervelle. C’était le genre d’images et de sensations dont on ne se débarrasse pas facilement. »

Le roman croise avec une intelligence farouche plusieurs personnages attachants dans leurs dérives vers nulle part, là où se dirige alors la cause commune : l’inspecteur Kokoï, le Jeune Garde révolutionnaire Vadim, Mamoud, amoureux trompé par sa sorcière de copine, le chef suprême, le Grand Commissaire Wassko Koutylian de Kronstedt, sans oublier le défunt frère Mullöw et la transmigration de la tortue.

« Nous sommes sur un navire qui coule, inspecteur Kokoï… (…) et la différence irrémédiable entre nous et les autres, c’est que nous avons la responsabilité de sauver ce navire. Une différence de nature : par tous les moyens nous devons interrompre le naufrage. En utilisant la Tchéka bureaucratisée et incapable. Et quand la Tchéka n’est d’aucune utilité, en recourant à la sorcellerie. »

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