Lutz Bassmann : Les aigles puent

Dans les camps de l’indescriptible

La clôture de tous les récits. Avec autour aucun barbelés, seulement la certitude de la fin et quelques aigles qui rodent. Voici l’itinéraire d’un suicide, celui de Gordon Koum allant se perdre dans l’Hiroshima local quelques heures après l’irradiation pour mourir selon toute certitude auprès de sa femme et de ses trois enfants liquéfiés sur place lors de l’explosion ; et au long de cette agonie des courts récits en hommage et pour divertir les morts. Non pas une « politesse du désespoir » bien plutôt de l’ironie du désastre, le miel des vaincus et l’assurance de la sublimation des mémoires des morts pour la Grande Cause.

Bassmann excelle à oblitérer la réalité pour lui substituer l’illusion du despotisme. Et bien sûr le tour de maître est que cette caricature d’une uchronie où justement, les « Maîtres » exterminent d’obscures passionarias et guérilleros de la révolution mondiale et de l’égalitarisme, n’est pas pour autant une apologie de celle-ci. Au contraire même. Ici Bassmann en fait, à mon avis, la preuve à travers l’humour, clef de voûte de tout l’ouvrage, utilisé non comme moyen de reprendre la main sur la fatalité, mais pour en accroître l’apparence tyrannique : la lueur aperçue dans le rire n’est ici pas une lueur d’espoir mais l’éclat métallique d’une bombe. Ce processus de dérision mine ainsi profondément la confiance des présupposés inconscient du lecteur humaniste malgré lui, voulant que l’humour soit salvateur, que l’injustice soit punie, que la martyrologie soit dualiste (les bons / les méchants).

Certains seraient tentés d’intenter alors un procès en nihilisme à ce livre, accusant ces récits d’être mortifères, ne voyant que le mal l’atrocité, les accusant de n’être des complaisances d’utopiste qui fouaille sa plaie : ce serait oublier la force réelle de ces écrits qui sont chacun, comme Kafka l’écrivait, « un coup de hache dans une mer gelée ». Et ces délires carcéraux, paranoïdes, sont peut-être finalement nécessaires pour nous réveiller de la vaccine du système dans lequel l’on vit, et que l’on entretient, les yeux ouverts sur ses horreurs.

Bassmann nous fait écarquiller les yeux face au malheur, ils se mettent même à crisser un peu. Le cauchemar est là. Plus que toute avalanche d’image, il est là dans l’éclatant et l’invraisemblable litanie des histoires des meurtriers et des victimes mais aussi dans cette douce-amère situation, comique et ignoble, où le narrateur mourant dans les décombres, dans une poix bitumeuse, fait parler par ventriloquie dans ses derniers efforts un rouge-gorge lui aussi englouti par l’étrange substance noire et une poupée golliwog…

Il y a du conte, mais sans moralité, plutôt a-moraux qu’immoraux, juste des cauchemars pour rire. Car nous sommes vivants et ils sont morts…  Koum, Bassmann, Volodine, tous les narrateurs du post-exotisme le savent : leurs héros, que dis-je, leurs figures de suie, leurs anges mineurs, sont tous morts. Leurs grimaces sont-elles de défiance, d’horreur ou d’humour ? Le doute subsiste toujours. Probablement que ces trois états se superposent, tout comme l’état de vie et de non-vie des personnages des fictions où ils évoluent.

C’est là tout l’art du paradoxe qui fait le sel de l’ambiguïté des mondes malaisés, inidentifiables du post-exotisme.

Bassmann nous plonge dans la baignoire d’acide des crimes collectifs du XXe siècle et du XXIe siècle commençant. Et cette leçon nous frappe au ventre. Les aigles puent, oui ces nobles animaux fiers, conquérants et indomptables sont devenus des charognards, puent, se repaissant des chairs humaines, et la littérature pue elle aussi. Normal. On se sent l’estomac soulevé par cette écriture puissante, ces corps, ces souffrances, cette réalité, et lointainement une drôle de poésie. On me dira : références décalées. Je répondrais : tant mieux, je ne voudrais pas finir comme oblat du post-exotisme, d’autres s’en chargent.

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