« …au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau » ?

« … le nouveau est ce qui, pour l’essentiel, nous réapprend à lire – c’est-à-dire ce qui force la lecture à prendre conscience d’elle-même : qui lui enjoint de se vivre comme une question (problème pas préréglé), comme artifice (genèse d’un monde), comme désir d’une résistance au déjà-vu, déjà-pensé, déjà écrit, déjà-figé en stéréotypes, icônes ou idoles et comme affrontement à ce qui déchire et opacifie le texte de l’époque. »
Christian Prigent, Salut, les anciens, P.O.L., 2000

Cette définition est tentante, si elle ne faisait de la nouveauté un sentiment équivoque, déjà-vu précisément, chez les romantiques allemands… Le culte du nouveau, syndrome de la civilisation de l’ennui disait Ramuz je crois, est en effet un peu compliqué à ériger en valeur, même s’il est aisé de le développer en imprécation et appel lyrique : le « nouveau », « l’inconnu », sont comme le disait Valéry sur l’usage du mot « liberté », des mots brillants, et obscurs à la fois, exaltants dans l’absolu, mais cela car très vaguement cernés du point de vue conceptuel, et infiniment plus bigarrés, complexes, ambivalents, troubles dès qu’il s’agit de passer au réel. A mon sens c’est à ce niveau là que se placent les artistes, montrant un peu de la moire du voile de Maya.

D’ailleurs, j’ai du mal à penser que la poésie, la littérature, l’art en général, doivent en passer par ce double romantisme du « nouveau » et de « l’obscur » (« opacifier le texte de l’époque » : l’artiste comme le Grand Obscur qui était plaisant quand il s’agissait des poètes maudits, lasse avec la satire involontaire dans laquelle certains artistes contemporains se sont un peu perdus). Pourtant ce n’est pas revenir là sur la part du « mystère dans les lettres », pour reprendre l’expression de Blanchot (dans un de ses articles sur Les Fleurs de Tarbes de Pauhlan [1]).

Finalement je me vois revenir, comme beaucoup, à « ma première, ma primitive passion », c’est-à-dire à Baudelaire. Vrai, il faut beaucoup l’aimer, le quitter, et revenir à lui un peu plus tard, pour en goûter tout le miel et tout l’amer. Et vrai, encore, sa saisie de la modernité dans cette tension du transitoire, du fugitif et de l’éternel, du classique, du beau statuaire.

« Le beau est toujours bizarre. Je ne veux pas dire qu’il soit volontairement,  froidement bizarre, car dans ce cas il serait un monstre sorti des rails de la vie. Je dis qu’il contient toujours un peu de bizarrerie, de bizarrerie naïve, non voulue, inconsciente, et que c’est cette bizarrerie qui le fait être particulièrement le Beau »

Charles Baudelaire,  » 1868,  De l’idée moderne du progrès appliquée aux beaux-arts

Un grotesque cc Wikimedai commons

[1] Maurice Blanchot, « Le mystère dans les lettres », in La part du feu, p.49 sqq :

« Peut-être existe-t-il  pour la critique une via negationis, s’il existe aussi dans la littérature des problèmes qu’on ne peut évoquer sans les faire s’évanouir et qui demandent une explication, capable de confirmer, par l’éclaircissement même qu’elle apporte, la possibilité d’échapper à toute explication. Le mystère dans les lettres est sûrement d’une nature telle qu’on le dégrade si on le respecte et qu’on le lâche si on le saisit. »

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