Akutagawa Ryūnosuke (芥川龍之介) « L’illumination créatrice » (Autres contes)

Akutagawa Ryūnosuke (芥川龍之介), « L’illumination créatrice » (戯作三昧) en traduction dans Rashōmon et autres contes, Gallimard, Connaissance de l’Orient, Unesco.

*

…En même temps, dans l’écriture rien de superflu, ni rien de l’attrait fantasque des écrivains pour les pouvoirs de l’écriture même, de cette griserie facile où l’imagination s’emporte. Plutôt une attention à sa vie d’écrivain telle qu’elle est, dans son rapport critique à la culture et à son passé, face à sa propre vie constamment privée d’avenir, à ses doutes térébrants torturant son présent.

Tout cela se ressent avec une mesure, un silence qui n’est ni modestie, ni stoïcisme, mais rien que la pure affection de son esprit tel qu’il se manifeste aussi par le silence de l’écriture.

Cette tension entre ce tropisme vers la culture passée (l’inspiration abondante des chroniques, des monogatari, des contes, etc.) et les souffrances intérieures du présent se retrouvent en sourdine, et sourde cependant dans « L’illumination créatrice » (Gesaku Zammai), relatant les difficultés et la palinodie créatrice de l’écrivain Bakin (1767-1848) :

 «  »Mais les Anciens n’ont-ils pas dit : La postérité est à redouter ? » et, avec un sentiment mêlé de jalousie, il regardait son ami absorbé dans son art.

– La postérité est à redouter, oui, cela aussi est vrai, dit le peintre; donc, pris entre les Anciens et les générations futures, nous sommes poussés en avant, bousculés de part et d’autre. Ce n’est pas seulement vrai pour nous. Il en était ainsi pour les Anciens et il en sera de même pour l’humanité de demain. 

– En vérité, si nous ne nous laissons pas pousser en avant, nous serons d’un moment à un autre écrasés. L’important, c’est, me semble-t-il, de ne pas relâcher nos efforts pour faire toujours un pas en avant. »1

Écartons donc les roseaux et entrons donc dans le fourré.

«  » – Nous n’aurons peut-être pas d’autre issue que de périr dans la lutte.

Tous deux éclatèrent de rire. Mais à ce rire se mêlait un sentiment de solitude auquel ils étaient seuls sensibles. Et l’hôte et le visiteur puisèrent un enthousiasme dans cette solitude même. » »2

N’y-a-t-il pas quelque chose d’incommensurable là dedans, à mi-mots ? Et une amitié stellaire, sautant de cimes en cimes au dessus des abîmes, jusqu’au jour, joyeux tout de même où…Vraiment, ces choses nous les louons car elles dépassent les mots, et rend vaine la notion de silence. Cela est sans commune mesure, et pourtant c’est cela que nous avons en partage, merveille de l’amitié.

Deux pages plus loin, la conclusion se plie sur elle-même, conclusion tragique et heureuse :

«  – C’est en effet la seule issue.

– Nous périrons donc ensemble dans cette lutte ?

Cette fois, ni l’un ni l’autre ne rirent. Ce n’est pas tout. Bakin, le visage un peu durci, jeta un coup d’œil vers Kazan. Car les paroles apparemment facétieuses de celui-ci cachaient une épine singulièrement acérée.

– Les jeunes doivent d’abord penser à survivre. Quant à mourir, on le peut toujours, soupira Bakin après quelques instants de silence. »

cc: http://bibliodyssey.blogspot.fr/2011/01/eight-dog-chronicles.html

*

Je note ses clartés nocturnes pour par exemple une jeune Mishima.

« Que reflétait, à cet instant, son regard souverain ? Ni intérêt, ni amour, ni haine. Le respect humain avait depuis longtemps disparu du fond de ses yeux. Seule y demeurait une joie indicible, ou un enthousiasme tragique qui l’emportait jusqu’à l’extase. Ceux qui sont étrangers à cet enthousiasme, comment pourraient-ils saisir l’illumination ? Comment pourraient-ils comprendre l’âme ingénue de celui qui crée ? Ici, la « Vie », purifiée de ses déchets, ne luit-elle pas, magnifique comme un métal vierge aux yeux de l’auteur ? »3

On pourrait lire ici un passage de la morale aristocratique – morale de l’indifférence – et de la morale artistique (le vertige grisant de la création artistique recherchée pour elle-même), vers l’éthique de la mort et de la pureté (« ni la mort ni la souillure » chantait Anne de Bretagne) culminant dans ce « métal vierge » qui sera la voie du samouraï de Mishima avec des accents insoupçonnés de Mallarmé. Retour à la morale aristocratique, maintenant esthétisée. Mais la pensée chez Akutagawa n’a rien à voir avec Mishima : excès de confiance en soi pour Mishima, absence maladive de conscience en soi, aristocratisme nostalgique chez Mishima, détachement clair et douloureux du Sakyamouni pour Akutagawa, enthousiasme et la joie nécessairement tragique de la création chez Akutagawa, aveuglement chez Mishima au soleil et à la mort. Lucidité d’Akutagawa : ce court instant de lucidité brille ici faiblement, mais admirablement, dans la nuit des doutes et brille dans le reniement de son Hakkenden. Ce qui est visionnaire nous emporte au-delà de l’espoir et du désespoir, et c’est sûrement ce que nous attendons de l’art.

1 Akutagawa R., « L’illumination créatrice » in Rashômon et autres contes, trad. Mori Arimasa, Nrf Gallimard/ Unesco, coll. « Connaissance de l’Orient », p.183

2 Akutagawa R., « L’illumination créatrice » in Rashômon et autres contes, trad. Mori Arimasa, Nrf Gallimard/ Unesco, coll. « Connaissance de l’Orient », p.184

3 Akutagawa R., « L’illumination créatrice » in Rashômon et autres contes, trad. Mori Arimasa, Nrf Gallimard/ Unesco, coll. « Connaissance de l’Orient », p.191

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