Lord Jim, Joseph Conrad

L’Idiot des tropiques

Sur SensCritique

« Imaginez une grosse araignée velue à la tête verte et dont les yeux sont des points brillants, s’affairant par un matin de rosée sur une extraordinaire toile, – et vous avez l’intrigue de Lord Jim. Son fil se déroule à partir de rien, elle est pleine de digressions qui ne mènent nulle part et de voies transversales qui repartent en arrière, puis recommencent et finissent à nouveau – parfois au bord du vide, parfois au centre même de l’intrigue. »
Telle est la réaction du journal « Critic » en 1901 à la parution de l’ouvrage.
Il y a en effet quelque chose dans Lord Jim qui résiste à l’explication, et qui demande à se fondre comme l’auteur dans la jungle opaque des métaphores.
« « Qu’est-ce qui remue là ? »  se demande-t-on. « Est-ce un monstre aveugle ou seulement un reflet perdu de l’univers ? » ».
Dixit Conrad. Comme dans « Au cœur des ténèbres » avec lequel il devait être publié avant qu’il ne prenne l’ampleur d’un roman à part entière, Lord Jim possède une atmosphère envoûtante, sombre, située cette fois-ci dans la mer de Chine, du côté de la Malaisie, dans un Patusan imaginaire. L’imaginaire et le réel, l’héroïsme rêvé et la monstruosité humaine, le colonialisme et la souveraineté de l’océan et de la nature, ce sont ces affrontements que travaille le texte, par vague, par pointes.

Lord Jim est un roman de la dérive, de la fuite et de la non-rédemption.

« Étrange fatalité, que celle qui donnait, à chacun de ses actes une allure de fuite, de désertion irréfléchie et impulsive, de saut dans l’inconnu. »

En quelque sorte, Conrad joue là un peu son côté Dostoïevski des mers (ou devrait-on qualifier Dostoïevski de Conrad d’eau douce ? A voir). Les courts chapitres à rebondissement – ce qui est lié à la publication en revue – s’enchaînent et croisent des niveaux de récits, avec des excursus et des suspens souvent réflexifs avec, cependant, la voie majeure de Marlow (le narrateur d’« Au cœur des ténèbres » et de « Jeunesse » romans qui forment une trilogie fantôme avec Lord Jim, fantôme, oui, toujours, puisque jamais présentée tel quel en volume). Marlow, jumeau lointain de Conrad, dans le sens où un écrivain peut partager avec ses créatures une fraternité incommunicable, une amitié du plus lointain, stellaire, à demi-mot, même imaginaire, apparaît après un début intriguant où le procès de « Jim » prend place sans que l’on aperçoive exactement le sens de sa faute, qui ne nous sera révélée que plus tard.
La puissance d’évocation de Conrad est sans égal, pas seulement celle des « hommes de la mer », qui tourne court suite à la mésaventure initiale du « héros ». Pour ses personnages, comme le glorieux Brierly au destin torturé, l’entomologiste allemand, ou la figure magiquement éclairée de la femme de Jim. Sûrement que la part noire des opposants, comme Cornelius et Brown ne sont pas à ce niveau mais révèlent subtilement les failles de l’impeccable Tuan Jim. Au-delà de cet horizon tramé de figures marquantes, avec en son centre l’énigme de la destinée de Lord Jim, la lecture se révèle aussi dans les captations intenses de cet espace exotique rendu sensible, loin de l’exotisme, déjà fantasmatique et déjà cristallisant les tensions coloniales où la division entre barbare et civilisé se brouille.
La fin d’un monde, lit-on sous l’histoire de Lord Jim.
Il y a, à mon sens, quelque chose de purement shakespearien dans ce traitement de l’atmosphère, dans la sublimation du fantastique, des passions, de la langue. Quelque chose de profondément subtil que l’on peut retrouver dans les adaptations de Shakespeare par Kurosawa. Quelque chose d’infiniment rare.

Et bien sûr il y a Lord Jim, Tuan Jim. Personnage romantique et romanesque, comme ne cesse de le marteler Conrad. Il y a quelque chose de l’Idiot dans ce caractère naïf, franc, enthousiaste, mais finalement faible, et pour son cas, attaché au tragique de l’existence. Mais alors qu’il devrait nous apparaître comme ridicule, décalé avec le monde, enfant bercé par les récits d’aventures se perdant dans la jungle de la réalité, il survit et impose son image et forge un moment sa destinée et son petit paradis romanesque.
Cependant, il a finalement sa tragédie, à la fin de sa fantomachie ce sont les fantômes qui triomphent : « Comment peut-on tuer la peur, je me le demande ? Comment peut-on traverser d’une balle un cœur de spectre, trancher sa gorge spectrale, le prendre à sa gorge de spectre ? » C’est l’héroïsme prosaïque de l’impossible que tente Lord Jim, et sa ligne de fuite le porte loin, jusqu’à ce que s’installant, son destin fantasmagorique le rattrape.

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