« Le fil de l’araignée » Akutagawa Ryūnosuke (芥川龍之介)

Akutagawa Ryūnosuke (芥川龍之介) « Le fil de l’araignée » (蜘蛛の糸) en traduction dans Rashōmon et autres contes, Gallimard, Connaissance de l’Orient, Unesco.

Ce beau texte marqué du sceau froid du pathos de la distance, du désespoir et de l’orgueil, du désespoir et de la cruauté, entretient en secret tout une « amitié stellaire » avec Nietzsche, de solitude à solitude, de solitude en solitude, « amitié du plus lointain ».

Dans ce « Fil de l’araignée » résonne, au-delà des mers du conte, l’écho lointain et improbable du Zarathoustra de Nietzsche déclarant :

« Même vos omissions tissent la toile de l’avenir humain ; même votre néant est une toile d’araignée et une araignée qui vit du sang de l’avenir. »1

Mais le récit bouddhique du « fil de l’araignée » d’Akutagawa est le contraire de la richesse symbolique du Zarathoustra et de l’Araignée du ressentiment. Il ajoute en retranchant, réduisant l’histoire à ce fil de soie délicat entre l’enfer et le paradis, réduisant les huit yeux de l’araignée à la leçon du regard glacé d’indifférence de Sâkyamuni sur la faillibilité de la volonté humaine. Il y a dans ce récit quelque chose de simple, d’absolu, de tragique et d’essentiel, sur l’humain : sur la cupidité du salut et sa faillite, en même temps que l’impossible compassion des hommes et leur profond attachement à l’horreur et à l’égoïsme borné.

Sombre humeur et tropisme infernal, où brille, loin en dessous du monde, dans les vapeurs épaisses et poisseuses du ressentiment, la longue chaîne de damnation au cours des siècles chrétiens.

Ce parallèle avec Zarathoustra, se lit par ailleurs avec beaucoup d’émotion dans ce qu’il a de plus secret , d’intime et d’artificiel. C’est par exemple la fréquentation des cimes et des abysses qui est sensible dans le regard déjà enténébré de la nouvelle Mi chemin de la vie de Shinsuke Daidôji, confession intime de l’imaginaire (y en a-t-il d’autres ?) d’Akutagawa :

«… il avait aperçu un Zarathoustra. Mais pas n’importe lequel : le Zarathoustra plein de traces de doigts qu’il avait vendu deux mois plus tôt. Debout devant l’étalage, il avait relu çà et là des passages de ce vieux Zarathoustra. Et plus il le relisait, plus il sentait grandir sa nostalgie. (…) il s’était en fin de compte décidé à l’acheter une seconde fois. En ce soir de neige, les rues, les maisons, le tram, tout était noyé d’un impalpable silence. Tandis qu’à travers ce silence il s’en retournait vers son lointain Honjo, il avait, tout le long du chemin, senti contre son cœur le Zarathoustra à la couverture grise. »

Akutagawa, un lointain classique inconnu, classique là encore impossible, évoquant la vague triste et argentée échouant sur la grève sans couleur, révélant soudain une perle noire à l’éclat inquiétant puis vertigineux, nous entraînant soudain dans le remous des profondeurs de l’esprit et son cortège de précisions infernales.

Akutagawa, sous influence du monde flottant, mais détaché, à la dérive, est comme ce lotus blanc qui se salit lentement, lentement gagné par la noirceur de l’eau morte qui l’emporte toujours plus vers le fond, vers l’obscur.

Trahison de ces mouvements abyssaux de l’imaginaire face aux monstres de misères et de douleurs réelles.

1 Nietzsche F., Ainsi parlait Zarathoustra, 3ème partie, « de la vertu qui amoindrit », 3

2 Akutagawa R., «  Mi chemin de la vie de Shinsuke Daidôji » in Anthologie de nouvelles japonaises contemporaines, t.I, Inoué Y., p.

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