Blanchot, L’espace littéraire

20 000 lieues sous la Littérature

C’est le livre-recueil de Blanchot-Caron.

Pour des générations Blanchot reste un passeur incomparable chez ces étranges morts-vivants que sont les écrivains (des gens présents s’absentant par l’écriture et se présentant par l’absence, dit-il). Le livre, de sa voix hypnotique d’Eurydice nous attire vers les contrées de l’écriture moderne et de l’espace littéraire comme espace de la mort et de la dépersonnification, de la perte et de la dépossession : Rilke, Mallarmé, Kafka, forment ici comme la trinité noire de cet espace littéraire proche pour certain d’une théologie négative de la littérature. L’appel du plus profond de « l’autre nuit » se poursuivra dans Le livre à venir où les Sirènes chanteront après Eurydice une autre voie vers la perte – heureuse ? malheureuse ? – dans l’espace du dehors de la littérature : ici les maelströms marins seront les œuvres de Bataille, Artaud, Woolf, Amiel, Robbe-Grillet, Henry James, Beckett, Hölderlin, Musil, Borges, Hesse, et bien d’autres.

Livre-essentiel, l’espace littéraire dit précisément que la littérature est sans essence. Toute combustion, toute inessentielle, et pourtant comme toujours à la recherche de sa propre origine, de son propre impossible essence – et accomplissant cette réflexion, ce mouvement, ce déplacement, cette rature de l’origine pour le dire avec Derrida, la littérature se réalise pleinement. Sûrement y-a-t-il là quelque chose qui appartient  à la définition d’un absolu littéraire (big up à Lacoue et Nancy) provenant du romantisme allemand : quand la littérature se signe comme l’écrit se réfléchissant comme écrit et faisant de cette quête le cœur même de l’écriture.

Blanchot élabore dans ce livre de nombreuses notions, qui, pour être perdre en saveur une fois ramenées au langage de la critique de troisième main (ma troisième main, critique de la critique), mérite cependant à être évoquées pour susciter de nouvelles interprétations, de nouvelles créations. Car ce qui a manqué peut-être à Blanchot, c’est d’avoir été réduit à un hermétisme sophistiqué, comme Derrida, dira-t-on, mais à d’autres égards, car la conceptualité de Derrida se prêtait plus aisément à la reprise, mouvement non clos du présent sur le passé de l’œuvre, mais au contraire ouverture du présent sur l’avenir de l’œuvre, ses virtualités. Assumer l’héritage de Blanchot, ce n’est pas à mon sens accomplir quelque triste « devoir » d’inventaire, mais plutôt quelque chose dont nous parlait Derrida quand il parlait de l’héritage dans Spectres de Marx, manière de reprendre, de déconstruire, et d’accomplir par delà la transmission, une transformation, une métamorphose et un à-venir.

Le désoeuvrement

L’espace littéraire est un recueil de chronique tenues mensuellement pour la plupart il me semble dans la nouvelle NRF. Ces chroniques ont été ensuite réarticulées par Blanchot comme un livre. Voilà Blanchot-insecte : Blanchot réarticulant ses textes, les remâchant aussi et les resécrétant dans une pâte « ni tout à fait la même ni tout à fait une autre », ainsi qu’il l’a fait quelques années auparavant avec Thomas l’Obscur, réécrit en une « nouvelle version » 1950 où tout a changé sans que rien ne change du texte, réduit à presque un tiers de sa première version.  Blanchot-insecte réarticule son livre L’espace littéraire et avertit son lecteur dans un exergue en italique : « un livre, même fragmentaire, a un centre qui l’attire : centre non pas fixe, mais qui se déplace par la pression du livre et les circonstances de sa composition« .  Ce centre mouvant, ce mirage qui ne cesse de miroiter tout au long des pages disparaitrait ainsi en approchant des pages consacrée au « Regard d’Orphée ». Dans ce chapitre le livre affirme qu’il y aurait là son trou noir magnétique, son regard aveugle, l’énigme de sa gravité étrange.

Qu’est-ce que dit le « regard d’Orphée » ? C’est sûrement le texte le plus célèbre – vaine gloire des études littéraires – de Blanchot. On pourrait le résumer ainsi : Orphée-Ecrivain va chercher l’Eurydice-Littérature, mais pour la réaliser, l’amener au jour, il doit la perdre comme dans le mythe grec. Œuvre de désœuvrement. On peut investir cette notion d’une sensation que beaucoup d’écrivains ont sûrement éprouvé : l’œuvre n’est réalisée que lorsqu’elle nous semble étrangère, que les phrases sur lesquelles nous avons tant travaillé, semblent écrites par un autre, qui n’a plus de rapport avec nous. « L’écrivain ne peut jamais lire son œuvre » (ce que Blanchot développe dans Le livre à venir plaçant l’œuvre sous l’impératif « Noli me legere » imposé à l’écrivain). L’œuvre est, alors dans l’espace littéraire, ce dehors inappropriable, radicalement étranger.

La conséquence logique de cette attitude est que l’auteur est effacé par l’écriture, et il revient au lecteur de reprendre l’expérience de l’écriture à travers la lecture : « Le lecteur ne s’ajoute pas au livre, mais il tend d’abord à l’alléger de tout auteur. » Lecteur-auteur, « sans qu’il le sache le lecteur est engagé dans une lutte profonde avec l’auteur : quelle que soit l’intimité qui subsiste aujourd’hui entre le livre et l’écrivain, si directement que soient éclairées, par les circonstances de la diffusion, la figure, la présence, l’histoire de son auteur – circonstances qui ne sont pas fortuites, mais peut-être légèrement anachroniques – malgré cela, toute lecture où la considération de l’écrivain semble jouer un si grand rôle, est une prise à partie qui l’annule pour rendre l’œuvre à elle-même, à sa présence anonyme, à l’affirmation violente, impersonnelle, qu’elle est. »

Il faut bien lire, attentivement, et voir que Blanchot ne propose pas de mettre simplement le lecteur à la place de l’auteur, de faire du lecteur le véritable producteur du texte, position tentante où chaque lecteur possède une interprétation possible et légitime en soi, car lire c’est aussi rêver, et chaque « lecture [est] unique, chaque fois la première et chaque fois la seule ». Annulant l’auteur, il met le lecteur à sa place et le conduit donc lui aussi à un certain effacement, à une dissolution bien plus communément acceptée, quand bien même il dépend de lui de se faire thaumaturge, prononçant intérieurement le « Lazarus veni foras » ressuscitant l’œuvre, ouvrant la pierre tombale et créant l’ouverture, l’accueil que nécessite toute vraie lecture.

L’autre nuit

L' »autre nuit », le Dehors, le Neutre, trois termes aux parages bien proches. L’expérience – car chez Blanchot la littérature est expérience, souveraineté avec Bataille, et expérience – est ainsi décrite chez Blanchot : « Mais quand tout a disparu dans la nuit, « tout a disparu » apparaît. C’est l’autre nuit. » Explication impeccable de ce que sous une autre forme Levinas rapproche dans De l’existence à l’existant (1947) du il y a, quand tout s’est retiré et que l’on ne peut plus désigner par « vide » ou « néant » ce qu’il y a, de l’être dans son pur retrait, c’est ce que Blanchot définit comme « l’autre nuit ».

 

 

 

L’espace littéraire_ Maurice Blanchot_Folio_Gallimard
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