Lautréamont & Philip K. Dick : des relations sexuelles avec les machines

Philip K. Dick était-il un visionnaire ? Lui qui déclarait que :

« … le temps n’est peut-être pas loin où il pourrait, par exemple, s’avérer nécessaire d’empêcher un homme de violer une machine à coudre. »

Chose qui ne peut qu’évoquer dans nos cerveaux languides une des saillies les plus improbables et les plus commentés de Maldoror, dans sa série du Chant VI, « Il est beau comme… » :

« Il est beau […] comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie ! »

Il y a là donc une autre belle rencontre fortuite, celle de Philip K. Dick et de Lautréamont qui nous rappelle que science-fiction et poésie ont bien des points de frictions…

Si bien sûr l’audace de Lautréamont au XIXe siècle sur la copulation des objets et des machines est intéressante et anticipatrice (disons que la chose ne nous paraît plus si saugrenue), la vision de Philip K. Dick, a elle aussi toute sa saveur.

Chez Lautréamont l’image créée a pour but de saper le procédé rhétorique, éminemment utilisé en poésie, qui est celui de la comparaison.  En associant « il est beau comme… » Lautréamont s’amuse à ruiner la comparaison en forgeant une image d’une part absurde : on enchaîne les procédés, puisque la machine à coudre et le parapluie sont dans cette comparaison « animés » afin que la « rencontre », l’union impossible se développe. D’autre part, la ruine de l’image est amorcée par Lautréamont par le lieu lugubre de la rencontre, celle de la table de dissection, rencontre amoureuse et macabre d’objets animés.

Que les surréalistes, Breton au premier chef, aient fondus sur le procédé comme générateur d’images improbables, comme génie de la destruction, celle d’un beau esthétique et classique, nous empêche peut-être de ressentir les potentialités dans cette construction. C’est à l’occasion de la rencontre improbable sur un blog de Lautréamont et de Philip K Dick que se produit peut-être cette résonance nouvelle des textes.

Lautréamont, sombre précurseur de Dick ? Il y a bien ici quelque chose de fantasmatique qui se dit à la couture des styles, à la couture des siècles. Le texte de Lautréamont et celui de Dick se retrouvent sur la tension morbide d’une rencontre  où l’animé et l’inanimé s’échangent pour se soumettre à une violence bien humaine : dissection pour l’un, viol pour l’autre. On est saisit par l’anticipation de la violence liée au désir, dimension qu’aborde Lautréamont qu’en forçant (s’il l’on risque l’expression) le texte, et que Dick affronte directement dans sa petite expérience de pensée.

Le phénomène touche certes  à « l’inquiétante étrangeté », la fascination que Freud relit à partir des automates de Hoffmann, comme il le ferait aujourd’hui avec les versions moderne de l’Hadaly de Villiers de l’Isle Adam s’incarnant dans Metropolis ou Ghost in The Shell. Mais la vertu de cette explication psychologique, c’est qu’elle ne dissipe pas l’attraction croissante, et la confusion croissante du fantasme et de l’empathie par rapport aux machines. Machines à fantasme (le cinéma), « machines-désirantes » (Deleuze et Guattari) créant un « corps-sans-organes », corps délirants et délié mais ne cessant de produire du rapport.

Le rapport aux « personae » à ces masques qui jouent l’interface, l’intermédiation de notre désir sans fin, la capacité de projection dans des objets non-vivants est du ressort tant de la poésie (tous les « tropes » d’animations), de la psychologie (l’empathie ou pour le dire avec Dick la caritas essentielle qui distingue l’homme), comme de la science-fiction (animation programmée d’une intelligence artificielle).

 

Ghost in the Shell : Innocence
Ghost in the Shell : Innocence
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5 réflexions sur “Lautréamont & Philip K. Dick : des relations sexuelles avec les machines

  1. Sans oublier peut être CRASH de Ballard et son adaptation par Chrononberg, où les accidents de voiture et les prothèses provoquent des poussées libidineuses plutôt déroutantes. Mais on prend là quelques distances.

    Merci pour les citations de K.Dick du coup !

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