Duprey - Derrière son double

Rodanski / Duprey : le surréalisme maudit ?

Cette « seconde génération » du surréalisme est en effet assez obscure et méconnue : et pour cause, Stanislas Rodanski et Jean-Pierre Duprey sont des symboles dont la vive flamme noire ne dura que le temps de leur jeunesse dans l’effervescence de l’esprit et de la vie – tout deux ne passant pas la trentaine (l’un échouant en asile psychiatrique, de même que l’autre, qui, lui finit par se suicider… à 29 ans).accueil

J’ai croisé ces deux poètes par une « coïncidence », si chère à Breton et aux premiers surréalistes, dans deux bibliothèques, sur un temps rapproché. L’une, à Lyon, avait organisé une exposition, « les horizons perdus de Rodanski« , consacrée aux manuscrits et au parcours du poète lyonnais d’origine ; l’autre bibliothèque, en région parisienne,  avait mêlé dans un joyeux désordre poésie, théâtre, « littérature » dans ses étagères, ce qui m’a permis en les parcourant de tomber sur ce nom encore inconnu – et donc excitant ma curiosité – celui de Duprey.

Or il se trouve que ces deux noms appartiennent à la même expérience, à la même époque, à une même trajectoire. Et s’ils ne se sont pas connus (mystère aussi de cette non-coïncidence) leurs amis communs – François di Dio et Alain Jouffroy – se chargeront  de les éditer chacun et de les faire sortir de l’ombre.

Je ne peux pas dire que cela ait été deux révélations pour moi. Mais plutôt une source de réflexion sur l’histoire d’un échec dénué de tout vernis romantique – car il n’est rien de pire que le culte doloriste des « poètes maudits ».

Pourquoi ces jeunes poètes des années 1950-60, sur les débris fumants de la seconde guerre mondiale (à l’instar du 1er surréalisme) et des camps (horreur sans précédent), ont ils criés dans une nuit vide ? Qu’est-ce qui fait que ce n’était justement que des cris, et non des destinées de météores dans la langue, l’esprit, la révolte, le jeu, comme le firent Artaud (référence qui les écrase et les occulte), Bataille ou Daumal ? Pour eux tous, la tentation de la Négation est là, mais ces derniers l’approfondissent et la subvertissent, la transforme en quelque chose d’autre que du mal-être, tandis que Rodanski et Duprey se font, à mes yeux, happés tout crus par la gueule ouverte et terrifiante du malheur.

Duprey - Derrière son doubleCar ayant laissé principalement des œuvres de jeunesse (hormis le tardif et pasticheur La victoire à l’ombre des ailes de Rodanski), il se marque de manière forte dans leurs œuvres tout ce qu’il peut y avoir de génial et de pastiche dans l’adolescence. La surcharge du symbolisme, encore compréhensible dans les années 1930, puisqu’il le rénovait, l’empruntait par touche, n’accomplit pas chez nos deux poètes l’alchimie étrange du style. Ainsi Breton, adorant Huysmans et Moreau, a su se prévenir de tout penchant byzantin dans sa propre écriture. Mais chez Duprey et Rodanski les images empruntées à Jarry, Nerval, Lautréamont, Baudelaire, Mallarmé, reviennent et se surajoutent jusqu’à l’excès, et ce, sans apporter de nouvelles saveurs, ni provoquer un « frisson nouveau » (comme Hugo le disait des Fleurs du Mal).

C’est qu’il y a un rupture franche à cette époque : or, y-a-t-il une réflexion sur la possibilité même de la poésie comme l’énonce Adorno, sur le plan éthique, ou Blanchot, sur le plan théorique et critique, chez ces surréalistes de 3e génération ? Hélas, je ne vois pas dans les œuvres de Rodanski et Duprey quelque chose au-delà de l’incapacité de vivre au monde, de libérer son esprit de manière neuve, de l’idéalisme noirci.

Et pourtant.

Et pourtant. Ces œuvres inquiètent cependant, et ce profondément, comme souvent, non en leur réussite exceptionnelle, en des « vers immortels » mais, en ce qu’en elles un profonde angoisse du néant se lit à travers leurs défaillances en tant qu’œuvres. C’est sûrement cela qui en définitive me retient : l’expérience de l’échec littéraire, artistique et vital propre à ces des créateurs (plus encore que les très intéressantes « œuvres ratées » des grands écrivains qui ont aussi un fumet très excellent). Ils s’inscrivent de par cette faillite dans cette attention à l’inachevé, à l’inachevable, à l’absurde, qui a trouvé au XXe siècle une véritable reconnaissance. Reconnaissance paradoxale, faut-il rappeler. Didyme, diront les initiés.

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