Catherine Dufour, le goût de l’immortalité

Il y a dans ce livre rien du fantastique ou du gadget qui fait que la science des civilisations avancées sur nous ressemble à de la magie, comme l’avait indiqué Arthur C. Clark (et Georges Bernard Shaw avant lui, n’ergotons pas, c’est une pensée assez commune au final). Non, pas de Sci-Fi, pas de dystopie non plus, tout simplement un récit aux veines noires d’anticipation. C’est la force terriblement littéraire de l’ouvrage, de toucher si profondément à la réalité et à l’être humain dans son universalité. A l’instar de Philip K Dick.

©Amazon

Ainsi devons-nous accepter la description d’un monde abîmé beyond repair, scindé entre les tours stratosphériques dominant le continent toxique, interlope et souterrain de la suburb. Le récit réparti d’ailleurs les deux couples de protaganistes chacun dans un de ces mondes, imperméables, chacun des couples correspondant à une partie du récit, et la troisième leur réunion.

A travers ces vies humaines, on s’empêtre dans les rets invisibles de complots de groupes transnationaux grouillants d’intrigues indémêlables, de terrorisme, de mystique, de vengeance et autres araignées du ressentiment. On songe que tout ça, toute cette trame politique, écologique, humaine, n’est pas si lointain. Dufour l’a placé en 2134 si mon souvenir est bon. C’est jouable.

A cet égard, une des réussites de la narration est de faire jouer trois niveaux de présent : le nôtre au moment de la lecture, celui de la narratrice, vers 2300, et celui du récit rétrospectif (mais toujours écrit au présent) en 2134. Ce qui permet à l’enfant de 300 ans d’exercer son ironie mordante sur ce « futur » qui est pour elle un passé rétrograde et limité technologiquement.

Mais plus encore que d’avoir créé un monde crédible, vivant, complexe, plus encore que les petites originalités comme l’inversion de la casse des caractères (les mots à majuscules, comme les noms propres, nations, etc. en étant privés, et des noms communs se trouvant parfois affublés d’une majuscule) ou les acronymes et les références savantes qui ont été pour les lecteurs classiques de science-fiction un défi, pour les autres un gage de littérarité, Dufour a créé des personnages. Ce sont leur réalité physique, psychique, qui nous retiennent, plus encore que l’histoire ou son marécage politique aux moustiques tueurs. La vie de cette éternelle gamine défigurée de 8 ans, son lien à sa prostituée de mère, la finesse et la brutalité des relations amoureuses tragiques, enfin toute la profondeur dans ce regard si jeune et si vieux de la narratrice sont une véritable réussite.

Ajoutez à ça un retournement de situation au cours du livre et un final, comme beaucoup l’ont souligné, de toute beauté, donnant à l’ensemble une force et une cohérence assez fabuleuse, et vous aurez un grand roman de SF. Reste la question de l’immortalité. Celle-ci, malgré le titre reste assez mystérieuse, dans les brumes lointaines du fantastique où l’on ne sait exactement ce qu’il faut entendre, entre l’explication rationnelle et le pur surnaturel. Il y a là comme l’ombilic à l’âme et à l’immortalité.

« Ils ne s’avisent pas que, si les hommes étaient immortels, eux-mêmes ne seraient pas venus au monde. Ils mériteraient de rencontrer une tête de Méduse qui les transformerait en statue de jaspe ou de diamant pour devenir plus parfaits. »

Galilée, Dialogue sur les deux grands systèmes du monde, 1632

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s