Après le livre, Maurice Blanchot

Comme un lointain écho au livre de François Bon (lointain dans la temporalité du net, mais j’aime ce temps asynchrone), ces pages de Maurice Blanchot – auteur affectionné par FB – dans une lettre de 1968 à Ilia Bojovic

« En effet, des livres sont constamment publiés dans tous les pays et dans toutes les langues. Certains sont considérés comme étant des œuvres critiques, d’autres sont appelés romans ou encore poésie. Ces différenciations vont probablement se maintenir pendant longtemps ou bien elles feront place aux nouvelles différenciations. Le livre existera toujours même longtemps après que la notion de livre fut épuisée. Il est tout de même nécessaire d’ajouter une observation. Depuis Mallarmé (prenons ce nom comme référence), ces différenciations se sont rendues stériles car c’est à travers elles-mêmes qu’est apparue a grand jour une connaissance complète sur ce que l’on continuait à appeler littérature, mais avec un sérieux et une responsabilité ravivés. En d’autres termes on dirait qu’essais, romans et poèmes n’existent, ne sont écrits que pour rendre possible un travail littéraire, pour poser et libéraliser grâce à ce travail, la question suivante : Qu’est-ce qui est mis en jeu pour l’homme contemporain avec le constat que quelque chose comme l’art ou la littérature existe ? C’est une question extrêmement urgente et historiquement nécessaire qui était et sera voilée par la tradition séculaire de l’esthétisme.

(…) Comme si l’époque de la littérature devait être suivie, hors du temps, du temps de l’écriture. »

cité in Europe, n°490-491, août-septembre 2007, p.14-15

Lettre présentée comme inédite par Europe mais qui est reprise intégralement et quasiment mot pour mot dans la « note » introductive de L’entretien infini… Ce qui m’a permis de la relire et voir ce qui se joue dans la réécriture de la lettre, et cela n’est pas rien puisque Blanchot introduit un paragraphe supplémentaire sur le « changement radical d’époque » nécessaire qui va avec le passage de la « fin du Livre » au « temps de l’écriture » (ce qui résonne particulièrement après l’explication l’année précédente (1967) de Derrida dans de la grammatologie : « Malgré les apparences, cette mort du livre n’annonce sans doute (et d’une certaine manière depuis toujours) qu’une mort de la parole (d’une parole soi-disant pleine) et une nouvelle mutation dans l’histoire de l’écriture, dans l’histoire comme écriture. » (p.18)) :

Encore un mot d’éclaircissement ou d’obscurcissement. Lorsque je parle de « la fin du livre » ou mieux de « l’absence de livre », je n’entends pas faire allusion au développement des moyens de communications audio-visuels dont tant de spécialistes se préoccupent. Qu’on cesse de publier des livres, au bénéfice d’une communication par la voix, l’image ou la machine, cela ne changerait rien à la réalité de ce qu’on nomme « livre » : au contraire, le langage, comme parole, y affirmerait encore davantage sa prédominance, sa certitude d’une vérité possible. Autrement dit, le Livre indique toujours un ordre soumis à l’unité, un système de notions où s’affirme le primat de la parole sur l’écriture, de la pensée sur le langage et la promesse d’une communication un jour immédiate ou transparente.

Or il se pourrait qu’écrire exige l’abandon de tous ces principes et soit la fin et aussi l’achèvement de tout ce qui garantit notre culture, non pas pour revenir idylliquement en arrière, mais plutôt pour aller au-delà, c’est-à-dire jusqu’à la limite, afin de tenter de rompre le cercle, le cercle de tous les cercles : la totalité des concepts qui fonde l’histoire, se développe en elle et dont elle est le développement.

Maurice Blanchot, L’entretien infini, Paris, Gallimard, 1969, p.VII-VIII

Pollen
Blütenstaub, Pollens rêvés de Novalis d’une littérature-poésie semée à tout va, faite par tous et pour tous.
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