Vigny, Stello, « Les diables bleus » ou les misères de la migraine

« Eh bien, mon ami, sachez donc qu’à cette heure où une affliction secrète a tourmenté cruellement mon âme, je sens autour de mes cheveux tous les Diables de la migraine qui sont à l’ouvrage sur mon crâne pour le fendre ; ils y font l’œuvre d’Annibal aux Alpes.

Vous ne les pouvez voir, vous ; plût aux docteurs que je fusse de même ! Il y a un Farfadet, grand comme un moucheron, tout frêle et tout noir, qui tient une scie d’une longueur démesurée et l’a enfoncée plus qu’à moitié sur mon front ; il suit une ligne oblique qui va de la protubérance de l’Idéalité, n°19, jusqu’à celle de la Mélodie, au-devant de l’œil gauche, n°32 ; et là, dans l’angle du sourcil, près de la bosse de l’Ordre, sont blottis cinq Diablotins, entassés l’un sur l’autre comme de petites sangsues, et suspendus à l’extrémité de la scie pour qu’elle s’enfonce plus en avant dans ma tête ; deux d’entre eux sont chargés de verser, dans la raie imperceptible qu’y fait leur lame dentelée, une huile bouillante qui flambe comme du punch et qui n’est pas merveilleusement douce à sentir.

Je sens un autre petit Démon enragé qui me ferait crier, si ce n’était pas la continuelle et insupportable habitude de politesse que vous me savez. Celui-ci a élu son domicile, en roi absolu, sur la bosse de la Bienveillance, tout au sommet du crâne ; il s’est assis, sachant devoir travailler longtemps ; il a une vrille entre ses petits bras, et la fait tourner avec une agilité si surprenante que vous me la verrez tout à l’heure sortir par le menton. Il y a deux Gnomes d’une petitesse imperceptible à tous les yeux, même au microscope que vous pourriez supposer tenu par un ciron ; et ces deux-là sont mes plus acharnés et mes plus rudes ennemis ; ils ont établi un coin de fer tout au beau milieu de la protubérance dite du Merveilleux : l’un tient le coin en attitude perpendiculaire, et s’emploie à l’enfoncer de l’épaule, de la tête et des bras ; l’autre, armé d’un marteau gigantesque, frappe dessus, comme sur une enclume, à tour de bras, à grands efforts de reins, à grand écartèlements des deux jambes, se renversant pour éclater de rire à chaque coup qu’il donne sur le coin impitoyable ; chacun de ces coups fait dans ma cervelle le bruit de cinq cent quatre-vingt-quatorze canons en batterie tirant à la fois sur cinq cent quatre-vingt-quatorze mille hommes qui les attaquent au pas de charge et au bruit des fusils, des tambours et des tam-tams. A chaque coup mes yeux se ferment, mes oreilles tremblent, et la plante de mes pieds frémit.

– Hélas! Hélas ! Mon Dieu, pourquoi avez-vous permis à ces petits monstres de s’attaquer à cette bosse du Merveilleux ? C’était la plus grosse sur toute ma tête, et celle qui me fit faire quelques poèmes qui m’élevaient l’âme vers le ciel inconnu, comme aussi toutes mes plus chères et secrètes folies. S’ils la détruisent, que me restera-t-il  en ce monde ténébreux ? Cette protubérance toute divine me donna toujours d’ineffables consolations. Elle est comme un petit dôme sous lequel va se blottir mon âme pour se contempler et se connaître, s’il se peut, pour gémir et pour prier, pour s’éblouir intérieurement avec des tableaux purs comme ceux de Raphaël au nom d’ange, colorés comme ceux de Rubens au nom rougissant (miraculeuse rencontre !). C’était là que mon âme apaisée trouvait mille poétiques illusions dont je traçais de mon mieux le souvenir sur du papier, et voilà que cet asile est encore attaqué par ces infernales et invisibles puissances ! Redoutables enfants du chagrin, que vous ai je fait ? – Laissez-moi, Démons glacés et agiles, qui courez sur chacun de mes nerfs en le refroidissant et glissez sur cette corde comme d’habiles danseurs !

Ah ! Mon ami, si vous pouviez voir sur ma tête ces impitoyables Farfadets, vous concevriez à peine qu’il me soit possible de supporter la vie. Tenez, les voilà tous à présent sur la bosse de l’Espérance. Qu’il y a longtemps qu’ils travaillent et labourent cette montagne, jetant au vent ce qu’ils en arrachent ! Hélas ! Mon ami, ils en ont fait une vallée si creuse, que vous y logeriez la main toute entière.

Alfred de Vigny, Stello, Bookking International, « Maxi-poche classique français », Paris, 1996, p.15-17


Reconstitution du lâcher de 1001 ballons bleus, qualifié ultérieurement de sculpture aérostatique par Yves Klein et par lequel cet artiste avait, en mai 1957, annoncé le vernissage à la Galerie Iris Clert, inaugurant son époque bleue. Cette reconstitution, mise en scène en 2007 sur la Place Georges-Pompidou (Piazza Beaubourg) à l’occasion de la clôture d’une exposition consacrée à Yves Klein (2006-2007) par le Musée national d’Art Moderne, célébrait le cinquantenaire de l’événement.
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