Apocalypse Nietszche

I

« On n’a encore jamais posé le problème de savoir quel besoin de connaissance pourrait pousser l’humanité à se sacrifier elle-même, à mourir, un éclair de sagesse prémonitoire au fond des yeux. Peut-être que s’il s’établit un jour une fraternité dans l’intérêt de la connaissance avec les habitants d’autres planètes, et si au cours des millénaires le savoir s’est propagé d’étoile en étoile, peut-être alors l’enthousiasme de la connaissance culminera à cette hauteur. »

Friedrich Nietzsche, Aurore, livre I, § 45

Coup de foudre. L’homme et la connaissance, intelligence piégeuse et maudite, et le serpent mercurien nous susurre sous les moustaches de Nietzsche des paroles de prudence :

« L’humanité a dans la connaissance un beau moyen pour périr. »

Le livre du philosophe, § 125

Non que l’Histoire puisse être citée à comparaître pour justifier de tout ça.

« L’Histoire est le produit le plus dangereux que la chimie de l’intellect ait élaboré. Ses propriétés sont bien connues. Il fait rêver, il enivre les peuples, leur engendre de faux souvenirs, exagère leurs réflexes, entretient leurs vieilles plaies, les tourmente dans leur repos, les conduit au délire des grandeurs ou à celui de la persécution, et rend les nations amères, superbes, insupportables et vaines.
L’Histoire justifie ce que l’on veut. Elle n’enseigne rigoureusement rien, car elle contient tout, et donne des exemples de tout. »

Paul Valéry, Regards sur le monde actuel, « De l’Histoire »

Le même Corsaire aux yeux bleus disait d’ailleurs, presque au même endroit :

« L’idée du passé ne prend un sens et ne constitue une valeur pour l’homme qui se trouve en soi-même une passion de l’avenir. »

Lui qui se désolait de la perte de la « valeur esprit », n’avait pas cependant poussé la vision jusqu’à la beauté froide de la Science-Fiction. Cela reste le privilège de l’Ami de Dionysos :

« …un jour la terre sera un tombeau flottant dans l’espace »

Fragment posthume juillet 1879

et

« En quelque coin écarté de l’univers répandu dans le flamboiement d’innombrables systèmes solaires, il y a eut une étoile sur laquelle des animaux intelligents inventèrent la connaissance. Ce fut la minute la plus arrogante et la plus mensongère de l’« histoire universelle » : mais ce ne fut qu’une minute. A peine quelques soupirs de la nature et l’étoile se congela, les animaux intelligents durent mourir. »

Vérité et mensonge au sens extra-moral

II

A cette litanie de coups de foudre tonnant dans l’espace aveugle de la fin du siècle du Progrès, Nietzsche l’Uvisionnaire, – voire l’ÜberVisionnaire diront certains (pas moi, qu’on me fasse le crédit d’une absence de fanatisme) ant-écologique (Nietzsche, L’Antécologique, Presses des Fous, 2222)  :

« La terre a une peau et cette peau a des maladies. Une de ces maladies s’appelle l’homme. »

Ainsi parlait Zarathoustra, « Des grands événements »

« La ruine des sciences, la rechute dans la barbarie en seront la conséquence immédiate ; l’humanité devra se remettre à tisser sa toile après l’avoir, telle Pénélope, défaite pendant la nuit. Mais qui nous garantira qu’elle on retrouvera toujours la force ? »

Humain, trop humain, livre IV, § 251

 

« Un âge de barbarie commence, les sciences se mettront à son service ! »

Fragment posthume, hiver 1880-1881,

III

Et enfin, Nietzsche se languissant de la SF à venir, déclare :

« Les penseurs dont les étoiles suivent des routes cycliques ne sont pas les plus profonds; celui qui voit en lui comme dans un univers immense et qui porte en lui des voies lactées sait aussi combien toutes les voies lactées sont irrégulières; elles conduisent jusque dans le chaos et le labyrinthe de l’existence. »

Le gai savoir, §322

«  Les poètes ont encore à découvrir les possibilités de la vie, l’orbite stellaire s’ouvre devant eux, non plus Arcadie ni une vallée de Campanie : une imagination d’une audace sans limite, soutenue par les connaissances de l’évolution animale, est possible. Toute notre poésie est d’un terre-à-terre si « petit-bourgeois », la grande possibilité d’hommes supérieurs fait encore défaut. C’est seulement après la mort de la religion que pourra de nouveau proliférer l’invention dans le domaine du divin »

Fragment posthume automne 1880

 

« S’ils voulaient nous faire ressentir quelque chose des vertus futures ! Ou des vertus qui n’existeront jamais sur la terre, bien qu’elles puissent exister quelque part au monde, – des constellations flamboyantes de pourpre et des immenses voies lactées du beau ! Où êtes-vous, astronomes de l’idéal ? »

Aurore, livre V, §551 « Des vertus futures »

Mais cela n’est rien ! Il faut encore extraire tous les incroyables devenirs de la pensée nietzschéenne, autrement que par la pensée. Par la magie de l’art.

 

Blanchot et Nietzsche, deux penseurs de la SF qui la méconnaissaient.

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