Blanchot et l’écologie

Je m’étonnais précédemment de l’usage presque désinvolte de Blanchot dans un texte qui semblait tendre vers une alternative critique. Cela ajouté à ma lecture récente des Vies imaginaires de Marcel Schwob, m’a conduit à me demander si l’on avait pas perdu toute extravagance critique pour aborder Blanchot.

C’est un fait assez connu,  pris par le pouvoir de fascination mis en abîme dans les textes de Blanchot, ses critiques cèdent souvent à ce sombre appel de la sirène Blanchot… ce qui les amène à perdre toute voix et à ressasser le texte, sa syntaxe, son dispositif critique. Ce qui est fou c’est que ces critiques, les plus excellents[1], sont conscients de ce terrible piège de l’écriture blanchotienne, ainsi que de la remise en cause même de la critique par Blanchot (on cite souvent les débuts de son Lautréamont et Sade).

Force est de constater que la critique est toujours un serpent qui se mord la queue. Du texte au texte. Cependant, allant voir outre-manche, le regard change. Le décalage infini de cette liberté de la distance (de la langue, de l’époque, de la French theory qui permet au New York Times d’amalgamer Sartre et Foucault dans sa nécrologie sur Blanchot) permet de voir d’autres possibilités se déployer, ainsi j’ai pu lire deux articles universitaires étonnants :

  • Timothy Clark, « A green Blanchot : Impossible ? », in Paragraph, 2007, vol.30, n°3, p.121-140
  • Timothy Clark, « Blanchot and the End of Nature », in Parralax, 2010, vol. 16, n°2, p.20-30

Je crois que jamais en France, on n’oserait rapprocher Blanchot et la deep ecology comme le font ces deux textes, qui n’ignorent pas la difficulté de la chose. C’est formidable de voir combien la théorie / critique de Blanchot envisagée comme « boîte à outils » – pour reprendre l’expression (au succès problématique) de Foucault avec Deleuze[2] peut servir à renouveler la pensée souvent figée par les continuateurs qui cherchent souvent à « préserver » l’auteur sacralisé. Pour une fois, il me semble que l’on fabrique enfin du sens actif, on sort un peu de la boucle universitaire pour rentrer dans les royaumes mutagènes du réel. Personnellement cela me plaît de voir Blanchot se faire manger à la sauce verte. On aurait besoin de davantage de ces métamorphoses, de re-création, de re-combinaison à partir de la pensée si inspirante de Blanchot.

J’ai toujours été pour une critique ouverte, créative, barthésienne, qui fait part au puissance d’évocation du texte, à son plaisir, à ses images :

«Ne vous est-il jamais arrivé, lisant un livre, de vous arrêter sans cesse dans votre lecture, non par désintérêt, mais au contraire par afflux d’idées, d’excitations, d’associations ? En un mot ne vous est-il pas arrivé de lire en levant la tête ?

C’est cette lecture-là, à la fois irrespectueuse, puisqu’elle coupe le tête, et éprise, puisqu’elle y revient et s’en nourrit, que j’ai essayé d’écrire. »

Roland Barthes, « Écrire la lecture », in Le bruissement de la langue, essais critique IV, Paris : Seuil, 1984, p.33

Et ce tout en maintenant le plus haut niveau d’exigence en terme de probité, de fidélité intellectuelle. Je trouve qu’il y a dans ce double impératif de créer du nouveau et de respecter cette probité intellectuelle qui, pour Nitezsche même, était la limite aux accusation de relativisme, quelque chose d’absolument stimulant. Oui, je reste attaché à ces belles infidèles, qui font la beauté du contresens (ça me rappelle le beau livre de Philippe Forest sur la littérature japonaise).

Certes, les textes de Timothy Clark restent trop peu excentriques à mes yeux, mais sur les rapports de Blanchot à l’écologie ils sont très rigoureux et roboratifs. Blanchot penseur de l’écologie radicale ? Malgré son absence de souci dans ses textes de la question environnementale ? C’est que plus profondément la pensée de Blanchot rend aussi possible une réflexion écologique.

Blanchot témoigne d’un moment de crise où tout fantasme de retour à l’origine, à la Terre, à la racine, est nié. L‘Entretien infini marque un refus d’un tropisme heideggerien au monde ainsi que la critique de la conception de l’homme « comme maître et possesseur de la nature » (Descartes) au profit de l’expérience intérieure de Bataille. Elle touche à « l’impossible » c’est-à-dire à quelque chose qui échappe à la puissance humaine (comme la mort, la naissance…). De l’impossible à la physis (la nature) chez Aristote (lu par Heidegger), il n’y a qu’un pas, nous dit T. Clark. La pensée de la nature comme impossible, voilà un des apports de Blanchot.

Mais ce qu’invente Blanchot dans ce cas est un « néo-anthropocentrisme ». L’attention à la communauté humaine comme ensemble, surgit dans L’Amitié, notamment face à la question de la bombe atomique (« L’Apocalypse déçoit »). Et la question du rapport à l’Autre, inclut le rapport de vulnérabilité, de passivité (de non-agression), de dissymétrie fondamentale, d’inconnu, de sacré sans Dieu, que l’on retrouve à l’autre dans le souci écologique au monde. L’extension du domaine de l’Autre donne la clé de la relation à la Nature. Mais c’est donc une pensée profondément centrée sur l’homme, dans un rapport ni fusionnel, ni dialectique avec la nature. A l’aide de la pensée de Blanchot du discontinu c’est aussi les paradigmes scientistes d’une réalité homogène et objectivable qui est possiblement remise en question. Et plus profondément, le changement autour de l’écologie, ne peut se faire qu’avec l’approfondissement de ce en quoi l’humain diffère : le langage.

Ainsi le regard de Blanchot, a défaut d’être orienté vers l’écologie, est compatible avec un discours sur la non-maîtrise de l’homme, la pensée du désastre qui l’anime et l’impulsion éthique qu’il commande, ainsi qu’une pensée de l’impossible (l’écologie étant bien invisible et impossible en bien des manières). « Micro-écologie » et « néo-anthropocentrisme » en sont les deux mamelles.


[1] Pierre Madaule, Une tâche sérieuse ?, Paris : Gallimard, 1973 ;  Benoît Vincent, L’anonyme, sur Maurice Blanchot, Publienet, 2011 ; Jérémie Majorel, Hannes Opelz, Leslie Hill, Michael Holland, Eric Hoppenot, ou Christophe Bident.


[2] « C’est ça, une théorie, c’est exactement comme une boîte à outils. Il faut que ça serve, il faut que ça fonctionne. Et pas pour soi-même. S’il n’y a pas des gens pour s’en servir, à commencer par le théoricien lui-même qui cesse alors d’être théoricien, c’est qu’elle ne vaut rien ou que le moment n’est pas venu. On ne revient pas sur une théorie, on en fait d’autres, on en a d’autres à faire. C’est curieux que ce soit un auteur qui passe pour un pur intellectuel, Proust, qui l’ait dit si clairement : traitez mon livre comme une paire de lunettes dirigées sur le dehors, eh bien, si elles ne vous vont pas, prenez-en d’autres, trouvez vous-même votre appareil qui est forcément un appareil de combat».

« Les intellectuels et le pouvoir. Entretien entre Michel Foucault et Gilles Deleuze », L’Arc, no 49, Aix-en-Provence, mai 1972, pp 3-10 et Dits et Ecrits Tome II, Gallimard, 1994, pp. 306- 315. Disponible ici : http://www.monde-diplomatique.fr/2006/05/A/13489

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