Robert Desnos, La liberté ou l’amour

La liberté ou l'amour_Desnos à Pauhlan
La liberté ou l’amour dédicace de Desnos à Pauhlan

Un Maldoror des années folles que ce livre terrible né dans la fièvre surréaliste, en 1924, sous la plume de Desnos. Récit poétique, mené d’une joie délirante et cruelle par le Corsaire Sanglot, hanté par la Muse cruelle et poétique de la Révolution Française et parcouru par tous les imaginaires modernes, de la ville au bibendum, en passant par les expéditions dans l’inconnu et dans le rêve. Figure singulière, et pour tout dire, méconnue, qui tord le cou à tout le Paul Morandisme de ces mêmes années :

Le nouveau corsaire vêtu d’un smoking est à l’avant de son yacht rapide qui, de son sillage blanc singeant les princesses des cours périmées, heurte dans sa course tantôt le corps des naufragés errant depuis des semaines, tantôt le coffre mystérieux promené entre deux eaux par des courants doux à la suite d’une tentative de cambriolage sur un transatlantique, tantôt, enveloppé d’un ridicule drapeau, le corps de celui qui décéda avant d’arriver au port, tantôt la troublante arête-squelette d’une sirène défunte pour avoir, une nuit, traversé sans son diadème de méduses les eaux d’une tempête éclairées par un phare puissant perdu loin des côte et proie des oiseaux fantômes.

Car il y a des fantômes d’oiseaux. Ceux-ci, dès que le jour se lève, montent plus haut que les alouettes et l’ombre à peine perceptible de leurs aile tamise doucement la lumière du soleil.

Il y a tout ce que le surréalisme donne de plus brillant et de plus terrible.

Cela donne des hallucinations enchevêtrées, de l’amour tragique, des succédanées de réclames et de récits d’aventure, tout un foisonnement extrêmement frais, rieur, poétique en diable. Prose sans queue ni tête, on s’attache bien vite au très irréaliste et irresponsable Corsaire Sanglot et ses amours discontinus avec Louise Lame :

–  Dis-moi que tu m’aimes ! râla Louise Lame éperdue.

–  Saloperie, râle le héros. Je t’aime, ah ! ah! vieille ordure, loufoque, sacré nom de plusieurs cochonneries.

Puis se relevant :

– Quel poème peut t’émouvoir davantage ?

Anéantie, Louise Lame passa du rêve au rêve.

Il y a de la théorie surréaliste, sursomption du rêve dans le réel, ce qui prend souvent le nom d’amour :

Sois donc absurde, roman où je veux prétentieusement emprisonner mes aspirations robustes à l’amour, sois insuffisant, sois pauvre, sois décevant. (…) Sois banal, récit tumultueux ! (…) Je crois encore au merveilleux en amour, je crois à la réalité des rêves, je crois aux héroïnes de la nuit, aux belles de nuit pénétrant dans les cœurs et dans les lits. Voyez, je tends mes poignets aux menottes délicates, aux menottes de la femme élue, menottes d’acier, menottes de chair, menottes fatales. Jeune bagnard, il est temps de mettre un numéro sur ta bure et de river à ta cheville le boulet lourd des amours successives.

Il y a du ressac, loin des ports baudelairiens :

Corsaire Sanglot marche dans la ville déserte.

Qu’elle est douce, aux cœurs amers, la solitude, qu’il est doux, le spectacle de l’abandon, aux âmes orgueilleuses.

Il y a de l’humour féroce contre toutes les conventions, l’athéisme joyeux en faveur de l’épanouissement joyeux et actif des imaginations :

Le Christ quand je l’ai touché s’est effrité comme un vieux mammouth congelé et les chiens de mon traîneau l’ont dévoré. Et ils ne s’étaient pas confessés. Mais il n’y a pas de confesseurs pour chiens. Ils étaient à jeun.

Poésie ouverte à toute la liberté déliée de toute fin :

Eh bien ! Tombe, nuit d’artifices et de cauchemars éveillés, approche, tempête ténébreuse. Le bateau est blanc dans le cyclone gris foncé. De larges remous troublent les profondeurs, des algues apparaissent à la surface de l’eau et, à l’horizon, surgit le bateau fantôme, pilote du cataclysme.

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