Blanchot et la Science-Fiction : rencontre du troisième type ?

Feuilletant au salon du Livre la Théorie du fictonnaire (Questions théoriques, coll. « Forbidden Beach », 2011, 96 p.) de Dominiq Jenvrey, je tombe sur un passage où il déplore que Blanchot, cet éminent critique qu’il a tant lu et aimé, n’ait parlé des E.T. et de la S-F.

Je m’étonne, car étant moi-même lecteur attentif de Blanchot, et m’ intéressant au champ spéculatif de la SF, j’avais lu précisément chez Blanchot au moins deux textes marquants :

  1. « Du bon usage de la science-fiction », NRF n°73, janvier 1959, republié dans La condition critique 1945-1998, Gallimard, coll. Les cahiers de la Nrf, 2010.
  2. « Tenir parole », article republié dans L’entretien infini, Gallimard, 1969.

Deux textes largement accessible à D. Jenvrey lors de la rédaction de son petit essai…


1) Dans « Du bon usage de la science-fiction », Blanchot se penche sur la naissance de ce genre qui, en France n’a guère été introduit que par Queneau et Vian dans ces mêmes années 1950-60.  A cet égard, il faut donc corriger l’idée que Blanchot ne se serait pas intéressé au genre. De fait à l’occasion, Blanchot note des exceptions et des auteurs au-dessus de la « loi du genre »  : Asimov, Clarke, Sturgon, Van Volgt, Heilein, C. Moor, Taine, Simak, Campbell, Bradbury, Matheson, Padgett, Sheckley, Robinson. Ce n’est pas un maigre aperçu de la part de Blanchot de la grande SF de « l’âge d’or » pour laquelle il a un certain respect. Mais surtout l’article est saisissant d’acuité, pour un genre qui en effet ne connaît pas trop d’écho dans le monde intellectuel.Blanchot et la Science-Fiction : de la science-fiction ?

Blanchot y conduit une analyse du genre qui n’épargne ni la production de masse d’idées convenues (voire de futurs réactionnaires), ni la passion du neuf de la société d’après-guerre, non plus que l’appétit de puissance du merveilleux des super-pouvoirs, mais cela, en conservant en ligne d’horizon les questions profondes que font surgir ces ouvrages, comme les rapport de l’imaginaire et de la science ou la question du sense of disbelief, ce réalisme de l’impossible :  « Comment peut se faire l’approche d’un monde absolument étranger, d’un futur absolument futur? » A cet égard, et comment ne pas le suivre, il remarque que les livres de SF « souvent trop retraduits », pas du point de vue de la langue (encore qu’on pourrait en faire la remarque) mais d’un futur « retraduits dans nos façons d’être » contemporaines. Cette approche résonne étrangement avec les propos que Lovecraft tenait déjà quant à la littérature des pulps des années 1920-30.

Ainsi Blanchot, à travers son analyse conduit véritablement une réflexion théorique et critique sur « le genre » et ses codes, tente d’analyser son essor, son lien au « nouvel esprit scientifique » (Bachelard) comme à la longue tradition du « flagrant délit de légender » (Deleuze), puisqu’il y voit « une expression remarquable de la fonction prophétique. (…) Les prophètes de la science-fiction ont hérités de l’exigence fascinante de l’eschatologie. Par eux, nous sommes constamment avertis que quelque chose va se passer, quelque chose d’extrême, d’indépassable : un saut va s’accomplir la fin est proche, la limite est là. »

Le problème reste que la SF est un genre, « on lui doit des sujets de livre plutôt que des livres ».  C’est un avis souvent présenté, de la littérature de SF comme littérature d’idées, voire comme expérience de pensée. Sur le genre Blanchot reste donc à la fois critique et ouvert à des floraisons possibles sous d’autres formes :

« Le genre durera-t-il ? En principe, aussi longtemps que la science ne sera pas achevée, l’univers connu, le futur épuisé. En réalité, il se peut qu’il meure bientôt, car l’ennui de ce qui est neuf vient vite, mais peut-être renaîtra-t-il sous une forme différente, peut-être donnera-t-il lieu à de tout autres possibilités.

2) De manière plus courte, en mention, dans la célèbre somme qu’est L’entretien infini, Blanchot, revient au thème de la SF dans une incise dans l’article « Tenir parole » :

« Chaque fois que nous rejetons sur un être non humain l’étrangeté, ou lorsque nous reportons sur l’univers le mouvement de l’inconnu, nous nous déchargeons du poids de l’homme. Il nous arrive d’imaginer pauvrement, dans le ciel des planètes et des étoiles, notre rencontre effrayée avec un être différent et supérieur, et nous nous demandons : que se passerait-il ? A quoi nous pouvons bien répondre, car cet être est là depuis toujours : c’est l’homme par la présence de qui toute mesure de l’étrangeté nous est donnée. »

Plutôt que de se désoler sur le conservatisme littéraire qui se lit dans ce « pauvrement », je préfère y re-marquer le rapport essentiel qui se joue dans cette rencontre comme lieu de l’inquiétude que porte tout éthique. Sûrement a contrario de beaucoup de scenario de SF, il s’agit d’insister sur l’ambiguïté de la situation, faite soif de nouveau, de savoir, et de peur sans nom, et plus profondément encore, la mise en jeu de la psyché humaine et du « terrible rapport », ancien rapport entre moi et autrui. Et bien sûr il faut y lire ici la conception de Levinas de ce rapport à l’autre, fait à la fois d’un appel à la violence, en même tant que le Visage la prohibe en témoignant une fragilité essentielle.

Blanchot nous permet quelque part de mieux comprendre ce rapport d’effroi face aux Grands-Anciens et notre perplexité face à la mémoire protoplasmique de Solaris qui  renvoie en miroir notre propre rapport à l’altérité (fantôme, souvenirs, …). Ainsi la SF nous invite bien à un anti-humanisme, au moins dans le sens où la formule « Je suis humain et rien de ce qui est humain m’est étranger » (Térence, L’Héautontimorouménos) se trouve renversée : ce qu’il faut préserver n’est-ce pas c’est bien ce difficile rapport à l’autre, cette difficile liberté, cette difficile part d’inconnu ? Tel pourrait être l’enjeu de l’écriture de la SF.

On retrouve donc Blanchot comme un lecteur attentif au champ d’interrogation que porte la SF. Il faut se souvenir des premières lignes de l’article de 1959 :

« On dit que les critiques sérieux dédaignent la science-fiction ; je les soupçonne en cela de modestie. »

Depuis par ailleurs le continent de la réflexion critique sur la SF a été remarquablement investie. J’espère que ce billet a levé le soupçon d’hypocrisie qui pourrait être porté sur cette phrase. Si Blanchot n’a pas étudié massivement la SF ce n’est pas par désintérêt. Et au contraire, on peut lire dans l’œuvre de Blanchot des préoccupations littéraires, philosophiques, esthétiques, qui concernent très étroitement la science-fiction, sur la condition de l’homme moderne, sur le désastre du XXe siècle, sur le rapport au monde et à la technique, à l’altérité, à l’insoumission politique, au rapport à la nuit au permanent souci de l’homme face au miroir infini de l’espace.

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