Où va la littérature ?

« Dans un récit de quelques lignes, Kafka nous parle d’un vieux marchand qui ne se soulevait plus qu’en rassemblant toutes ses forces. C’est la nuit. « Diable, crie-t-il, sauve-moi de l’environnement des ténèbres. » On frappe sourdement à la porte. « Vous, tout le dehors, entrez, entrez ! » L’écrivain d’aujourd’hui, ce vieux marchand sans forces, jadis l’homme des échanges et du commerce heureux, est celui qui, pour se délivrer de la nuit, ne peut en appeler qu’à la nuit. Chose merveilleuse, voici qu’en effet le dehors, à son appel, s’ébranle, et joyeusement, dans l’innocence et la jubilation de la détresse, l’écrivain fait un dernier effort pour ouvrir grande la littérature à cet ébranlement de l’immense dehors. Qu’en résulte-t-il pour lui et pour elle, qu’arrive-t-il ensuite au vieux marchand ? C’est ce que le récit, interrompu, ne dit pas, à moins qu’il ne s’interrompe pour le dire. »

Maurice Blanchot, « Où va la littérature », La Nouvelle Nouvelle Revue Française, n°8, août 1953, p.303

Nous en sommes aujourd’hui à ce suspens, au fil des successions des formalismes et des avant-gardes, arrivés à cette post-littérature, où, arrière-poste infini faisant dos à tout le désert des Tartares, on attend vainement l’arrivée du fracas de la littérature. Ironie tragique, car dans ce retournement se joue la vérité de la littérature comme passion sans mesure, qui voudrait exiger tout de nous et de l’époque, de la littérature comme absolu, excès de l’esprit sur la vie, excès et transgression se fantasmant comme sacrifice sans nom. Mais la cause n’existe plus et les sacrifices ne sont plus que de mornes suicides. Alors, durant cette attente, l’on rêve et l’on hallucine les figures spectrales et numériques de ce qui pourrait advenir. On voit les récits s’étoiler, et filer dans la nuit, le post-exotisme fondre dans des jungles anarchiques, et l’imagination se défaire autour de vieilles chimères :

« L’imagination conçoit aisément un avenir où les hommes s’écrieront en chœur : « Nous sommes les derniers : las du futur, et encore plus de nous-mêmes, nous avons pressé le suc de la terre et dépouillé les cieux. La matière ni l’esprit ne peuvent nourrir encore nos rêves : cet univers est aussi desséché que nos cœurs. Plus de substance nulle part : nos ancêtres nous léguèrent leur âme en loques et leur moelle vermoulue. L’aventure prend fin ; la conscience expire ; nos chants sont évanouis; voilà luire le soleil des mourants ! »

(…)

Que l’on m’offre un autre univers – ou je succombe. »

Cioran, Précis de décomposition, Gallimard, Quarto, p.688-690

Encore une fois, pour le dire avec Huysmans, « toutes les queues de siècles se ressemblent« . Mais alors se peut-il que la littérature née en vérité il n’y a que quelques siècles, « finissent elle aussi par s’effacer « comme à la limite de la mer un visage de sable » (Foucault) ? Qu’adviendra-t-il de la métamorphose de l’esprit et des médias ? Rien d’autre. Blanchot le disait déjà en introduisant son Entretien infini (1969) : le livre, la littérature, continueront bien après la mort du livre en tant que tel. C’est de cette spectralité, de cet art des fantômes, que la littérature devrait s’occuper désormais. Il nous faut faire le deuil du monstre sacré du XIXe et rentrer avec bonheur et tristesse dans cette ère des simulacres. Célébrer aussi, mais autrement les idoles, inventer d’autres inconnus.

N’est-ce pas là cependant ânonner le discours déjà énoncé en effet depuis les années 1950 ? Depuis De la grammatologie de Derrida, sur la mort du livre, depuis Baudrillard et Deleuze sur notre société de la simulation, depuis Blanchot sur le rapport métaphysique de l’être à la littérature…

Ainsi, fidèle que je suis à Blanchot, au mouvement du neutre, je dirais que la littérature s’efface, parce que son mouvement même, est de s’effacer. La marée s’est à notre époque bien retirée. Et la lune et ses fantômes brillent fort. Reste les étoiles.

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