Marina Tsévtaeva, Phèdre

Tsvétaeva donne ici une vision bouleversée de Phèdre, une tragédie éclair, rapide comme le malheur, en quatre tableaux et peu de pages. Une tragédie qui vous traverse les nerfs et  les  passions. D’une  claque, d’un coup de vif  Tsvétaeva fouette le sang classique pour faire sortir de ses personnages aux abois. Phèdre aura elle, moins de succès avec Hippolyte, cloîtré dans les forêts sanctuaires de la déesse Artémis.

« Louée soit Artémis pour tout ce qui hante
La forêt. »

Si la trame de l’histoire reste connue, Tsvétaeva explore (dans la lignée lointaine d’Hippolyte porte-couronne d’Euripide) la dévotion d’Hippolyte à Artémis. Artémis, tueuse d’hommes, est la figure absente et divine sa fidélité à sa défunte mère – la terrible Penthésilée, Reine morte des Amazones . C’est cet attachement à cet idéal d’Artémis, hérité de sa mère, cet inflexible passion d’absolu, qui explique sa misogynie et son rejet de sa belle-mère, Phèdre, elle, la fille bénie d’Aphrodite. Pour Penthésilée, pour Artémis, contre Phèdre et contre Aphrodite, et – par capillarité – contre l’Amour. C’est ce culte tragique à la Déesse Chasseresse qui l’amène à ainsi à renier l’amour de Phèdre, qui vient à lui, la bouche pleine d’un miel noir, doux, amer, lyrique :

« PHEDRE :
… Rien qu’une fois ! L’attente m’a calcinée !
Tant que j’ai des bras ! Tant que j’ai des lèvres !
Ce sera le silence ! Ce sera le regard !
Un mot ! Rien qu’un mot, un seul !

HYPPOLITE :
Ordure.

Fin du tableau »

Enfin, la subversion est étonnante dans le personnage de la nourrice-entremetteuse, substitut de mère dévorante, poussant à renier un vieux Thésée phallocrate et indésirable, à célébrer les joies du plaisir et de l’adultère. Et Tsvétaeva tord l’héroïque Thésée qui passé sa colère, passe lui aussi par  la dignité et l’indignité des passions. Fatalité, le drame est respecté, le bois tordu jamais dénoué.
Tout cela est accompli de main de maître, on lit, tenu en haleine, pris par le formidable élan poétique qu’insuffle Marina Tsvétaeva à cette tragédie dont le destin trop connu n’enlève rien à la force et la plasticité du mythe, jusqu’à ce que « les os de Phèdre embrassent les restes d’Hippolyte. »

N.B. : Cela donne envie de relire Euripide plus que Racine, et surtout le magistral, sublime Penthésilée de Kleist, où l’on retrouve une pareille férocité, amoureuse, contradictoire et sous le signe d’Artémis.

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