Lecture : Là-bas

Là-bas : chronique des abîmes (sur SensCritique)

Joris-Karl HUYSMANS, Là-bas, Paris : Tresse et Stock, 1891.

Dans ce roman de Huysmans flotte un parfum de « ténèbres d’oignons brûlés ». Dans A rebours tout était « luxe, bacchanale et fioritures ». Ici c’est une écriture rapide, intense, l’histoire d’un écrivain qui se mêle à l’occulte et au satanisme parisien de la fin XIXe pour comprendre Gilles de Rais, le terrible criminel et maréchal de France, dont il écrit la chronique.

Le génie du roman est assez irrésistible : c’est une machine paradoxale qui nous emporte. Entre le passé du Moyen-âge de Gilles de Rais et le présent décevant des relations occultes, entre la succube, « mélancolique et terrible allumeuse » et le pygmalionisme porté comme idéal d’absolu, entre l’horreur absolue du crime de Gilles et ses élans mystiques. Spleen et idéal me direz-vous. Vrai. Mysticisme et athéisme. Vrai.

« Quelle bizarre époque ! reprit Durtal en le reconduisant. C’est juste au moment où le positivisme bat son plein, que le mysticisme s’éveille et que les folies de l’occulte commencent.
– Mais il en a toujours été ainsi, les queues de siècle se ressemblent. »

On songe à Oscar Wilde qui professait qu’il manquait à l’athéisme un culte, avec hostie non-consacrée, une absence de rites non-dogmatiques, etc. (1) Et n’empêche, on peut lire, in fine, une belle profession de foi en la philosophie noire de Schopenhauer

« J’admire, s’écria Durtal, la placidité de cette utopie qui s’imagine que l’homme est perfectible ! – Mais non, à la fin, la créature humaine est née égoïste, abusive, vile. Regardez donc autour de vous et voyez ! une lutte incessante, une société cynique et féroce, les pauvres, les humbles, hués, pilés par les bourgeois enrichis, par les viandards ! partout le triomphe des scélérats ou des médiocres, partout l’apothéose des gredins de la politique et des banques ! et vous croyez qu’on remontera un courant pareil ? Non, jamais, l’homme n’a changé ; son âme purulait au temps de la Genèse, elle n’est, à l’heure actuelle, ni moins tuméfiée, ni mois fétide. La forme seule de ses péchés varie ; le progrès, c’est l’hypocrisie qui raffine les vices ! »

Durtal, l’écrivain ne se sauve pas dans l’art (contrairement à Roquentin), qui n’est pas une tour d’ivoire mais traduit les hésitations de cette fin de siècle. Roman à la pointe de l’art de Huysmans, roman pénétré de doute lucide, d’ironie, de douceurs languides, roman à saveur d’idées, avant la grande conversion de Huysmans dans la doctrine catholique, un de ses deux livres à lire, selon moi, avec A rebours.

(1) Cité par Jacques Bouveresse, Peut-on ne pas croire ? Sur la vérité, la croyance et la foi, Paris : Agone, 2007.

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